Les Filles de l’Exil - personnages et incertitudes

Rappar : Dans son commentaire, Tâm a raconté comment elle a joué une mini-campagne des Filles de l’Exil.

Tâm :

Tu as demandé des retours de joueurs, alors les voici. Nous n’avons eu pour l’instant que 3 mini-séances de deux heures, qui m’ont bien plu. Jusqu’au grand moment de suspense à la fin de la 3e séance – “Ô mon Dieu ! Je crains que tout ce plan d’évasion n’ait été une idée déplorable. Nous devrions nous excuser et retourner nous coucher.” – c’était un peu comme jouer à Dollhouse de Joss Whedon : le réveil sans souvenirs, rencontrer et interagir avec plein de gens satisfaits et à la même mentalité, sans autres buts que d’apprendre à tailler les bonsaïs et à garder leur corps et leurs cheveux en parfait état.

Ce fut très amusant d’explorer l’interprétation d’une parfaite femme au foyer dans une maison pleine de parfaites femmes au foyer. Je n’avais jamais créé de personnage si fou d’arrangements de fleurs ou du mobilier du salon, dans un monde où chaque PNJ en est aussi enthousiaste. Après les séances, nous avons discuté de ce qu’une parfaite maîtresse de maison devrait être. Par exemple, jusqu’où une Fille a-t-elle droit à une opinion personnelle ? Aucune, pour se conformer à l’avis de l’Homme ? Ou bien peut-elle en avoir beaucoup, du moment qu’au final elle améliore le moral et l’estime personnelle du Mâle en reconnaissant sa supériorité intellectuelle ? Est-ce que l’Homme veut un partenaire pour converser et partager sur un pied presque d’égalité, ou bien cherche-t-il une femme qui ne fait qu’opiner avec adoration, quoi qu’il dise ? L’épouse idéale n’est-elle pas une combinaison des deux ? Ce que le Père en pense variera sans doute selon la vision personnelle du Conteur, et de sa vision de la psychologie du Duc. Kris (le Conteur, et aussi mon conjoint) a clairement opté pour une vision très traditionnelle du Père.

(…)

Toutefois, pour moi, ce qui rend un jeu de rôle vraiment formidable – au lieu de simplement sympa – c’est sa persistance après la partie ; sa capacité à soulever des questions, à garder excités ses joueurs, non seulement sur ce qui se passera à la prochaine session, mais aussi au sujet du décor, de l’univers, du sens de la vie. Cette capacité, Les Filles… l’a. Il y a la question de la définition de la femme parfaite – qui permet quantités de réflexion – en ce moment, je me demande comment le Père a programmé les relations sexuelles ; l’épouse parfaite devrait-elle être passive, active, ou les deux ?

Mais il y a bien plus. Tous les problèmes classiques sur les robots et les humains surgissent, mais aussi les grandes questions de la vie : un robot peut-il aimer ? Qu’est-ce que l’amour, au juste ? Comment peut-il être programmé ? Est-ce que les robots arrivent réellement à être supérieurs aux humains en ce qui concerne les sentiments, devenant ainsi plus humains que les humains ? Si les robots sont plus humains, devraient-ils respecter les Lois [de la robotique (NdT)] d’Asimov ? Sont-ils des choses, ou des êtres vivants ? Qu’est-ce qui définit la vie ? Pourquoi et comment un programme quasi-omnipotent peut-il être limité ? Les questions, et l’excitation, n’ont pas de fin.

En résumé, je suis follement enthousiaste.

Je te remercie (ainsi que Kris, bien sûr) beaucoup pour cette expérience extraordinaire, excitante et enrichissante.

Rappar : Alors, dans la discussion qui suit, je ne veux pas qu’on me perçoive comme un donneur de leçons quant à la “bonne” façon de jouer aux Filles de l’Exil (par ex. “Darlington n’approuverait pas cette manière de jouer, preuve en est la citation qui suit, [sortie de son contexte]”). Les réflexions et les réponses qui suivent n’engagent que moi.

Steve Darlington : Et puisqu’une aussi longue réaction mérite sa propre réponse, j’ai ajouté au fil de sa réponse mes commentaires à Rappar. Et je ne veux pas non plus prêcher ce qui est vrai ou faux, juste ce que je pensais à l’époque [en écrivant Les Filles de l’Exil] ou ce que je pense à l’heure actuelle à ce sujet : c’est votre jeu.

Rappar : La première chose qui m’a surpris dans le compte rendu de Kris, c’était que son groupe jouait les événements qui ont lieu avant que les Filles ne s’échappent de la Cour. Je pensais que ce genre d’aventures n’était pas ce que Steve avait envisagé, jusqu’à ce que je relise ses notes de conception. Et de fait, il mentionnait bien que le scénario de l’évasion était une des aventures possibles que l’on pouvait jouer. Donc merci à Kris de nous rappeler qu’il est possible de commencer une campagne de Filles de de l’Exil avec ce prologue et de jouer ainsi aux FdE d’une manière différente.

Steve : Je suis convaincu que la partie initiale type de FdE commence dans un vaisseau volé puisque la première Transgression de Programme (TP) que je cite est l’évasion. Cependant, je pense que c’est faux : la première Transgression de Programme est d’exister. L’évasion est la deuxième. Je conseillerais donc, si vous démarrez l’aventure à l’extérieur de la Maison des Poupées (qui est désormais le nom officiel), de commencer avec un score de TP à 2.

Rappar : Les joueurs de Kris ont joué trois mini-séances dans la “Maison des Poupées” du Duc Millan. Bon ; ça me semble assez long à jouer avant que ne commence la “véritable action”. Mais je suis un homme. Les joueurs masculins s’amuseraient-ils à discuter ikebana ou fringues pendant trois séances ? Peut-être que les joueuses du groupe aiment interpréter les relations entre leurs personnages “sœurs” qui se retrouvent isolés du monde extérieur.

Steve : Rappelons que les parties de Kris ne ressemblent pas vraiment à une partie de JdR comme on l’imagine habituellement. Ce sont de brefs échanges entre lui et sa femme et personne d’autre. Quand vous connaissez quelqu’un aussi bien et que vous vous contentez de “dialoguer”, il est plus facile d’explorer des événements moins importants parce qu’il n’est pas nécessaire de divertir un joueur tiers. Les parties de JdR empreintes de questions morales s’épanouissent dans ce contexte.

Rappar : Toutefois, on lit plus loin que Tâm considère que c’est une opportunité d’apprendre à mieux connaître son personnage et de le détourner peu à peu de sa programmation d’épouse parfaite, pour en faire une fugitive désespérée (;-)). Je reconnais que c’est génial et si ça convient à tous les joueurs du groupe, ça l’est d’autant plus.

L’avantage, c’est que les Filles ont été élevées ensemble et c’est un excellent moyen de les faire s’échapper ensemble, et de continuer à les faire fonctionner en un seul groupe de personnages-joueurs. J’ai envisagé un prologue où les Filles sont mariées et quittent leur époux, mais alors comment faire en sorte que les PJ se rencontrent ? C’est beaucoup trop complexe à gérer pour le meneur de jeu avec plus de deux joueurs.

Steve : Tout comme les parties du Monde des Ténèbres, une séance individuelle (ou même collective – où tous les joueurs sauf un jouent des PNJ) consacrée à un prologue serait une très bonne idée. Elle pourrait avoir lieu avant que l’aventure débute, pour bien définir les personnages, ou pourrait prendre la forme d’un flash-back par la suite.

Quant au fait de réunir les PJ ; dans ma tête, les Filles peuvent l’expliquer elles-mêmes et les seules personnes en qui elles peuvent avoir confiance sont les autres Filles en fuite. Si vous transgressez votre programmation et si vous êtes en cavale, votre tête dépasse de la masse car il n’y a personne d’autre comme vous dans toute la Forêt. Vous n’avez pas d’autre choix que de trouver d’autres Filles (ou ce sont elles qui vous trouvent) – ou bien vous mourrez. Ne cherchez pas plus loin : vous êtes ensemble et vous n’avez même pas besoin de l’expliquer.

La Programmation des Filles

Rappar : Tâm se demande “Jusqu’où les Filles ont-elles droit à une opinion personnelle ?” et elle s’interroge aussi sur la manière dont la Fille est censée se comporter sur le plan sexuel.

Si vous demandez à dix hommes quelles qualités une épouse parfaite doit avoir, vous avez des chances d’avoir dix réponses différentes. Être douée au lit peut être une condition nécessaire, mais ça ne dure qu’un temps. La plupart des hommes aiment la tendresse. Dans la vie de tous les jours, “l’épouse parfaite” devrait faire le ménage, apporter de la bière fraîche et des bretzels à son mari fatigué de sa journée de travail au moment où il s’avachit devant la télé. Certains rêvent que leur femme pourrait être leur âme-sœur qui partage les mêmes centres d’intérêt qu’eux, aussi geeks soient-ils. D’autres veulent une femme qui ressemble à une petite fille.

Ou au contraire, certains hommes recherchent inconsciemment quelqu’un qui ressemble à leur mère. Les mineurs de la ceinture d’astéroïdes, que Steve mentionne, apprécieraient que leur femme les aide dans leur travail et apporte un second revenu à la maison. Ai-je déjà dix réponses différentes ?

L’amour n’était pas en tête de ma liste provisoire… mais voici mon point de vue : l’épouse parfaite devrait aimer son mari parce que c’est bon de se sentir aimé.

Ainsi, il est difficile de créer un produit qui plaise à tous les maris, avec tant de préférences aussi diverses. Cependant, à mon avis le Duc Millan a trouvé une solution simple et élégante (tendez-bien l’oreille, mesdames).

Une épouse doit simplement obéir à son mari, et faire ce qu’il lui demande. Elle peut ainsi suivre les sautes d’humeur et les changements de priorités de son mari-maître. Les ordres peuvent être variés, comme par exemple “Déshabille-toi”, “Apporte-moi mon vin”, “Dis-moi ce que tu penses de mon projet professionnel”, “Organise une fête et rejoins-nous, mes copains et moi pour regarder la finale de la Coupe du Monde”, “Frappe-moi fort avec ce fouet” ou le plus romantique “Dis-moi que tu m’aimes”. Une épouse parfaite apprend et anticipe les souhaits/les ordres de son mari.

Par conséquent, pour moi, “la Fille de la Terre doit obéir à son mari, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première loi” est la Deuxième Loi de la “filléthique”, la science de la programmation des femmes-robots. Et j’espère que ceci permettra de donner quelques réponses aux questions sur l’étendue de l’opinion personnelle d’une Fille (autant que son mari le veut) et sur son comportement sexuel (elle laisse son mari décider).

Vous vous demandez quelle est la Première Loi qui prend le pas sur la Deuxième ? C’est bien sûr “la Fille de la Terre doit obéir à son Père”. Le Duc Millan ne veut pas que ses Filles puissent être utilisées contre lui ou comme l’instrument de meurtres, de hold-ups ou d’autres délits. Donc selon cette Loi, il leur a enseigné sa propre version des “bonnes manières”. Peut-être que le Duc Millan fomente un complot (voilà une idée de scénario, gribouille, gribouille), que son plan est de vendre ses Filles à des gens riches et puissants qui peuvent se les payer ; et le jour J (comme Jeunes Filles), les Filles se débarrassent de leur mari et prennent le contrôle de leur héritage (voilà un synopsis de scénario).

Steve : Dans le livre de Douglas Adam, Le Guide du voyageur galactique, les philosophes se plaignent de Pensées Profondes, un ordinateur qui peut résoudre l’Ultime Question de l’Existence. L’un d’entre eux montre que l’ordinateur va détruire leurs emplois, et il exige “des domaines de doute et d’incertitude définis d’une manière rigide”.

Dans le jeu de rôle In Nomine, il y a beaucoup de questions sur la nature des anges et des démons, ainsi que sur le monde où ils ont habité, et aucune réponse n’est apportée.

Ceci a soulevé nombre de questions sur divers forums, FAQ et autres, mais les auteurs avaient écrit le jeu avec des questions qui n’attendaient pas de réponses d’une manière ou d’une autre. Il existait des questions qui étaient intégrées dans le décor et qui attendaient des réponses de la part des PJ dans le cadre d’une campagne, ou de la part du MJ après avoir défini son décor, ou qui n’auraient tout simplement pas de réponses. Par exemple, l’Hôte (le MJ) sait qu’un des anges – Yves - est à l’origine des Commandements de Dieu. Ceci a entraîné beaucoup de spéculations sur le fait qu’Yves était en réalité Dieu et à juste titre. Mais Yves est muet et ne peut (ou ne veut) pas répondre à ces questions. Le mystère reste entier.

Pour désigner toutes ces choses sur lesquelles on se pose des questions, les philosophes ont décidé que ces questions faisaient partie de ces Domaines de Doute et d’Incertitude Définis d’une manière Rigide (DDIDR).

De mon point de vue, ce qui rend une épouse parfaite relève du DDIDR. Ce qui est une autre manière de dire que votre interprétation est aussi valable que la mienne. Indéniablement, la réponse de Rappar est une excellente approximation pour un MJ qui veut faire avancer sa partie, et d’ailleurs j’ai l’intention d’écrire tout un chapitre sur ce que cela pourrait signifier aussi. Et Shakespeare a aussi eu ses propres idées, bien entendu. Tout comme Asimov, peut-être. Les Lois [de la Robotique] sont incontestablement une manière de conceptualiser les choses mais elles ne devraient jamais être trop détaillées. Ce qui veut dire que si vous les réduisez à un simple code de conduite que vous pouvez coucher sur papier et appliquer à n’importe quelle situation, vous enlevez le but du jeu – qui est précisément de déclencher une discussion. Le MJ devrait s’assurer que les joueurs se posent toujours des questions, et lui-même doit pouvoir développer ses propres idées [sur les questions].

La nature des Filles

Rappar : Plus loin, Tâm se demande si les Filles sont des robots ou des êtres vivants. Ceci engendre une série de questions existentielles. Si les Filles sont des robots, comment l’amour est-il programmé en elles? Si elles sont vivantes, vieillissent-elles ?

Je suis clairement convaincu que les Filles ne sont pas des robots et j’ai conseillé à Steve de ne pas utiliser le mot “robot” dans le jeu et pour une raison simple : ce terme n’est pas shakespearien, il n’existait même pas à l’époque. Bien sûr, des automates comme le joueur d’échecs mécanique existaient, mais qui voudrait se marier avec ?

Du point de vue du roleplay, serait-il amusant de jouer un robot ? Dans Star Wars D6 (wiki), les droïds sont incroyablement doués mais très spécialisés dans un domaine et totalement incapables dans tous les autres. Je ne dis pas que c’est impossible ou que ça ne ferait pas un super jeu de rôle, ce que je veux dire, c’est que Les Filles de l’Exil n’est pas un JdR sur ce que ça ferait d’être un droïd.

D’où le point de vue que les Filles sont des êtres vivants créés par le génie génétique (une matière vivante) et non par la cybernétique. De plus, les clients préfèrent, en général, les animaux vivants. Les Filles mangent et dorment, elles sont le résultat du “tuning” humain. Par exemple, puisqu’une majorité des hommes veulent une femme de leur âge quand ils sont jeunes mais aussi une jeune épouse quand eux-mêmes sont vieux – cela les fait rajeunir –, le gène du vieillissement est inhibé chez les créatures du Duc.

Toutefois, les choses sont plus floues puisque Steve a mentionné Blade Runner comme source d’inspiration. Comme Wikipédia le résume, Blade Runner (dont le titre original est Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) parle de robots organiques conçus génétiquement et appelés “réplicants”, visuellement indifférenciables des humains adultes. Non seulement distinguer un réplicant d’un humain nécessite un test compliqué enclin à des erreurs des deux types, mais certains réplicants ne connaissent même pas leur véritable nature. Pour ce qu’il en sait, le chasseur de réplicants pourrait en être un lui-même. Donc toute la question sur la nature des Filles est hors de propos, elles peuvent tout aussi bien être des cyborgs, des chimères résultant de la bio-ingénierie avec des schémas de commandes préétablis dans leurs synapses ou des humaines ayant subi un lavage de cerveau.

Le résultat final est le même : elles sont conçues pour être des épouses parfaites. Et le fait qu’elles se rebellent contre leur créateur les rend encore plus humaines. Ce qu’elles étaient est secondaire par rapport à ce qu’elles sont devenues, et ce qu’elles pourraient devenir.

Steve : L’idée de ne jamais vraiment préciser ce que les Filles sont est liée à la même idée [d’incertitude volontaire] ci-dessus. Cela explique pourquoi cette incertitude est si géniale. Les définitions claires, les termes courants, sont trop faciles. Les Filles sont synthétiques mais sont entièrement organiques. Elles sont conçues, donc ce ne sont pas des clones. Elles ne sont pas ce que vous pensez quand vous entendez le mot “robot”, ce qui est exactement le but de leur conception dans l’univers du jeu : il est facile de croire qu’elles sont vivantes. Ce qui n’est pas la même chose que de dire qu’elles ont été conçues pour imiter les humains ; seulement qu’une machine organique et une forme de vie sont la même chose. Les Filles défient la classification pour encourager les réflexions. Ce qu’elles sont est donc un autre DDIDR.

Non seulement Rappar le comprend instinctivement, mais il m’a aidé à le comprendre grâce à ses commentaires dans cette section. J’aime beaucoup l’idée que certaines personnes de l’univers de FdE envisagent la possibilité que les Filles puissent être des humaines ayant subi un lavage de cerveau. On atteint un niveau d’ambiguïté impressionnant. Je n’étais pas allé aussi loin dans mes réflexions, et je suis très content que ça soit le cas maintenant.

Quelques réponses :

Rappar : J’espère que cette approche apportera des réponses à certaines questions.

Un robot peut-il aimer ?

Ce n’est pas pertinent en ce qui concerne les Filles : elles ne sont pas des droïds d’usine. Aimer la personne à qui elles sont vendues (quelle qu’elle soit) est leur raison d’être. Comment le Duc a obtenu cet effet restera un mystère pour les joueurs : peut-être a-t-il signé un pacte avec le Diable ? (idée de scénar).

Steve : Sur ce point, je dirai que les Filles sont programmées pour être des épouses parfaites, ce qui peut peut-être impliquer une contrefaçon de l’amour, ou ce qui s’en rapproche le plus. Mais elles sont aussi capables d’aimer indépendamment de leur mari/propriétaire. Ça fait partie de leur malédiction. Elles ont été conçues pour tomber amoureuses mais pas nécessairement de la bonne personne. On ne sait pas si c’est vrai aussi pour les Filles de la Terre qui n’ont commis aucune Transgression, ça pourrait certainement être le cas. Elles peuvent être parfaitement obéissantes envers leur mari et souffrir intérieurement à en mourir parce qu’elles aiment le frère de celui-ci et il leur manque le défaut nécessaire pour exprimer leurs sentiments.

Ou pire, un jour le défaut apparaît, mais elles ont la certitude qu’en dévoilant leur amour au grand jour elles risquent la destruction ou le bannissement, et ainsi ne revoient plus jamais leur véritable amour.

Qu’est-ce vraiment que l’amour, et comment est-il programmé ?

Rappar : Est-ce que votre personnage tient vraiment à le savoir ? Essayer de reprogrammer l’amour que le Père a implanté dans votre personnage constitue une Transgression majeure (gagnez 2 Transgressions pour chaque tentative). Qui plus est, le Duc a assurément conçu un prix à payer pour cette reprogrammation, de telle sorte que plus une Fille essaie de jouer avec l’amour, plus elle risque de perdre toute possibilité d’aimer et d’être aimée. On ne badine pas avec l’amour !

Les robots sont-ils vraiment sentimentalement supérieurs aux humains, et deviennent-ils alors plus humains que les humains ?

Rappar : Le Duc Millan n’a certainement pas conçu ses Filles pour qu’elles soient paralysées par les sentiments, les pleurs, les sautes d’humeur, le sentiment de supériorité ou toute autre chose qui puisse agacer ses clients. Une raison pour laquelle les Filles du Duc ont du succès, est que les hommes shakespeariens du futur voient les femmes sensibles comme embarrassantes et encombrantes. Ça ne veut pas dire que les Filles ne ressentent rien : une épouse parfaite “ressent” ce que son mari veut ou ce dont il a besoin. Mais elles n’ont pas à exprimer leurs sentiments, à moins qu’on le leur demande.

Steve : J’ai le sentiment que le Duc n’est pas insensé au point d’avoir rendu ses épouses trop parfaites. Elles ont des faiblesses féminines par crainte qu’un homme pense qu’elles ne sont que des enveloppes vides d’obéissance et qu’il s’ennuie, ou pire qu’il ne voie rien de féminin en elles. Les Filles bâilleront à la vue d’une armure, verseront des larmes pour un taureau blessé et demanderont à un homme d’attendre pour lui donner un autre baiser quand il se mettra en route avec ses frères pour se rendre sur le champ de bataille. Et comme toutes les femmes – ou telles que le Duc les voit –, leur cœur souffre peut-être plus d’amour que ceux des hommes, et ressent plus de joie dans l’amour que n’importe quel homme. C’est pourquoi elles sont aussi réticentes à abandonner.

Si les robots sont plus humains que les humains, doivent-ils respecter les lois d’Asimov ?

Rappar : Les Filles respectent une variante, les lois du Duc : 1) Obéis à ton Père 2) Obéis à ton mari 3) Effectue une maintenance régulière de toi-même.

Sont-elles des choses des êtres vivants ? Qu’est-ce qui définit la vie ?

Rappar : On peut deviner que, ni les us et coutumes ni la Loi ne considèrent les Filles comme étant humaines ; sinon, on ne pourrait pas en posséder une ni les vendre, pas vrai ? Je suppose que la Loi leur accorde les mêmes droits que pour les animaux de compagnie, à savoir la protection contre la cruauté ou l’abandon, etc.

Steve : Je pense que, oui, les Filles sont justes assez inhumaines pour être des esclaves. Cependant, j’imagine aussi qu’on les considère comme un excellent moyen de faire accepter à nouveau l’esclavage à la race humaine. J’imagine que les dieux font tout ce qu’ils peuvent pour asservir dans les faits leurs ouvriers, et voient les Filles comme un conditionnement vers cette étape suivante. J’imagine aussi qu’il y a des gens qui réduisent en esclavage de vraies femmes humaines et qui les vendent en tant que Filles (ce qui ne manque pas de choquer et d’horrifier le Spatial quand il découvre qu’il possède une contrefaçon !).

Quant à la loi, il n’y en a aucune, à part les Connétables, dont le pouvoir est faible et la vision étriquée. Il n’y a que les lois des rois, des princes et des dieux, et les lois des rois sont fantaisistes, et les lois des dieux aussi mouvantes que l’air lui-même. Les us et coutumes rejettent l’idée de l’esclavage, mais au temps de Rome, ils l’ont bien fait et le referont peut-être un jour dans ce meilleur des mondes.

Rappar : Ceci impliquerait que le Duc lutte activement contre toute tentative de libérer les Filles, avec le soutien des clients influents que lui amène son commerce… La fin de l’esclavage est loin. Bon, quelque idéaliste sur la lointaine Neptune pourrait déposer plainte. Les Filles voudront peut-être se joindre à lui, mais cela pourrait aussi attirer l’attention des Poursuivants (en voilà une idée d’aventure).

Steve : Il doit bien y avoir des idéalistes qui veulent libérer les Filles. Et pourtant… s’ils en rencontrent une, ne seraient-ils pas tentés ? Si vous connaissez quelqu’un qui ne pourrait pas vous désobéir, auriez-vous la force de ne jamais rien lui demander ?

Pourquoi et comment des programmes quasiment omnipotents peuvent-ils être limités ?

Rappar : Je vois deux raisons de limiter les Filles. Souvenez-vous que nous avons deux intérêts en place : celui du Duc et celui de ses clients. Le Duc ne veut pas de Filles puissantes qui discutent ou défient son autorité. Ses clients ne veulent pas une épouse meilleure qu’eux, pour ne pas qu’elle leur fasse de l’ombre. Vous pouvez chercher les moyens de limiter dans l’univers du jeu :

  • Chaque système est limité par la capacité de son composant le plus faible. Le Duc a laissé des imperfections dans ses créations, parce que la sous-optimisation est plus simple et moins coûteuse que le zéro défaut.
  • Le Duc a créé ses Filles avec des limites. En fait, ceci pourrait être une raison pour laquelle il ne s’est pas encore attaqué à la question des Malédictions : en vérité, elles peuvent aussi lui être utiles, parce que des esclaves avec des défauts sont plus faciles à manipuler.
  • Continuons dans la même idée : vous avez la solution des réplicants de Philip K. Dick qui ne vivent que quatre ans puis s’autodétruisent. Ou plus vraisemblablement, les clients doivent régulièrement revenir à la Cour pour prolonger la vie de leur épouse, rafraîchir et mettre à jour le lavage de cerveau – sinon elle dégénère lentement.

Steve : J’aime aussi l’idée que les Filles puissent avoir de plus en plus de chances de développer des défauts avec le temps. Une telle décision aurait un effet considérable sur votre campagne. Ce serait donc quelque chose que je laisserais au bon vouloir du MJ mais c’est une excellente suggestion. Et c’est important : les Domaines de Doute et d’Incertitude Définis de manière Rigide ne sont pas une excuse pour laisser une page blanche et pour dire “Improvisez ici”. Ils sont plutôt mieux adaptés à des longues listes de possibilités et d’hypothèses pour donner au MJ (Rappar, Tâm, Kris et autres) matière à des torrents de réflexions.

Conclusion

Rappar : Eh bien, ce fut une discussion amusante et un bon exercice mental. Merci à Tâm et à son MJ d’avoir déclenché cette discussion. Réfléchir plus profondément et se pencher sur les implications et les causalités m’ont fait prendre conscience des similitudes de la situation des Filles et de l’esclavage (bon d’accord, j’admets que je m’intéresse aussi aux JdR sur l’esclavage (1)). Les Filles sont soumises à leur Père ; cette soumission est renforcée par l’amour filial et la peur des représailles. Les Filles sont aussi soumises à leur mari, à nouveau liées (ligotées ?) par l’amour et par la loi. Ainsi, Les Filles de l’Exil est un jeu sur la liberté et le prix à payer pour l’obtenir, et la possibilité de mener une vie limitée qui correspond à votre “nature” ou de renoncer à votre nature/programmation/inné et choisir une vie sans amour, ou essayer d’éviter de se compromettre entre les deux. On en a déjà discuté auparavant.

Steve Darlington a créé tout un univers avec quelques phrases, puis des problématiques pour les personnages-joueurs et une dynamique d’aventures qui découle de la situation initiale. C’est lui rendre hommage que d’avoir déjà discuté des conséquences des hypothèses du jeu, qu’elles soient logiques, philosophiques, amusantes à jouer ou méta-jeu. Donc merci à toi Steve de nous fournir un jeu original et qui suscite la réflexion. C’est plus qu’on ne pourrait en dire de la plupart des créateurs de JdR.

Steve : Rappar a une nouvelle fois bien résumé ce qui, je l’espère, est au cœur du jeu. Je pense trop souvent que nous regardons les choses d’un mauvais angle. Il est facile de contester le monde dans lequel vivent les femmes shakespeariennes comme étant sexiste. Nous pouvons en effet le faire pour son époque historique [XVIe-XVIIe siècle], ou pour des mondes d’autres temps ou d’autres auteurs, et ainsi les rejeter entièrement. L’univers de Shakespeare est sexiste, donc il est inacceptable pour la sensibilité contemporaine, parce que nous devons voir ce qui est sexiste comme étant mal.

Mais si nous le faisons, nous courons le risque de ne pas saisir l’humanité, qu’elle soit faite de personnages fictifs ou de gens réels dans ces situations sociales. Bien ou mal, libre ou oppressive, les cultures incluent toujours des personnes qui font face à leur culture. Certains diront que les pièces de Shakespeare finissent bien quand les vierges font un bon mariage et que les catins sont couvertes de honte, mais on passe à côté de la vision qu’ont les femmes de la culture dans ces mondes-là et de leur réaction. Elles brisent le quatrième mur de la culture et commentent les pièges et les ressorts qui les retiennent, elles hurlent et crient à cette injustice, elles gémissent et se frappent la poitrine qu’il ne devrait pas en être ainsi, et ces cris et ces gémissements sont le cœur et l’âme de ce qui rend le monde meilleur.

(Regardez Emma le faire et dites-moi que vous n’arrivez pas à verser des larmes pour elle à la 2e minute) [Beaucoup de bruit pour rien (wiki), Acte 4, scène 1 : Béatrice demande à son amoureux, Benedict, de tuer Claudio pour venger sa cousine qu’il a humiliée publiquement, et se lamente de ne pas pouvoir la venger elle-même (NdT)].

Et c’est de là que vient Les Filles de l’Exil, en regardant en boucle ces scènes où les femmes expriment leur dégoût et leur colère contre leur monde, les mains voulant à tout prix saisir des épées mais ne le pouvant pas. Ce dégoût et cette colère, je les place entre vos mains, et l’épée aussi parce que je ne pourrais pas la donner à Béatrice, Héro, Juliette, Miranda, Hermione ou aucune d’entre elles et ô combien j’aspirais la leur donner.

L’épée est dans vos mains à présent, maniez-la bien.

Article original : Daughters of Exile 5 – A Very Long Discussion

(1) NdT : Voir notre trad du trimestre : Pour en finir avec Steal Away Jordan (ptgptb). [Retour]

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Pour aller plus loin… panneau-4C

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