Aller au contenu principal
25 ans

Steve Darlington, rôliste fondateur

Si vous lisez ceci, c’est grâce à Steve Darlington


Steve Darlington (12 déc. 1976-2 jan. 2026)

Parce que, à la fin de sa thèse en statistique, à l’âge de 21 ans, Steve a dit à son groupe de jeu de Brisbane (Australie) : « eh, si on créait un magazine ? ». 

Le magazine-papier rôliste anglais Arcane s’était arrêté, et Steve avait plein d’articles sous le coude. L'idée fut évoquée de publier un magazine imprimé, mais Internet prenait son envol ; c’était l’occasion de toucher plus de monde, en dépensant moins d’argent.

Ainsi Places to Go People To Be - magazine rôliste en ligne en langue anglaise - débuta. Pour son premier numéro de février 1998, Steve écrivit 3 des 4 articles, en utilisant 3 noms de plume différents.

De nombreux contributeurs du monde entier se joignirent à l’aventure au fil des années, dont Steve Dempsey, de Londres. « GB Steve », ayant vécu en France, parla de ptgptb.org sur les forums français, attisant l’intérêt de rôlistes traducteurs amateurs ; ainsi ptgptb.fr fut fondé, originellement sous-titré « la version française de PTGPTB ».

Car ce sont les articles de fond, les réflexions, les analyses de Steve Darlington sur le jeu de rôle en général, qui ont fait l’intérêt du zine australien ; ce sont encore les traductions de ses articles qui font l’intérêt de ce site-ci : l’Histoire du Jeu de Rôles (1974-2000) en 9 parties, ou quatre dizaines d’idées de campagnes, ou encore son lobbying pour plus d’inclusivité dans le milieu rôliste, ou ses jeux.

bannière de ptgptb.org

ptgptb.org : nominé aux Origins Award, catégorie « magazine de JdR », en concurrence avec des magazines incomparablement plus gros et pros comme Dungeon Magazine.

Nous avons traduit - à ce jour - 112 textes de Steve Darlington. Là-dedans il y a ses articles pour PTGPTB.org ; des billets de ses divers blogs ; des jeux gratuits de sa micro-maison d’édition Tinstar Games. C’est le legs de Steve Darlington à la communauté rôliste mondiale. Nous vous invitons à (re)lire ces textes, car ils constituent le meilleur du web rôliste, traduit pour vous !

Pour un aperçu de toute la richesse et la complexité de la personnalité de Steve Darlington, tout ce qu’il a pu vous apporter à travers notre entremise, nous avons demandé à ceux qui l’ont connu de nous parler de lui. 

Rappar et Antoun

Eh, salut. Avec Saladdin, nous sommes co-fondateurs de la version française de PTGPTB en 2000 - et traducteurs.

Comment avez-vous connu Steve Darlington ? Quelle impression vous a-t-il fait ?

Rappar : Fin 1999, nous voulions traduire les articles de ptgptb.org pour nos sites persos respectifs. Nous envoyâmes un e-mail commun pour demander l’autorisation ; la réponse de Steve fut digne d’un avocat américain, nous demandant d’ajouter des mentions légales et des copyrights partout : en plus des textes, il fallait préciser que les noms « Places to Go People to Be » et « PTGPTB » étaient sous copyright… Enfin c’était méfiant/hostile. Le gaillard connaissait la qualité de ses écrits et voulait les protéger.

Nous étions dégoûtés et avons failli laisser tomber… mais nous avons renvoyé un e-mail sur le thème « si on voulait vous baiser (if we wanted to screw you) en pillant vos textes, on n’aurait pas commencé par vous contacter… ». 

Antoun : Même si je connaissais ce sens de manière théorique, c’était la première fois que je voyais utiliser le verbe « to screw » sans qu’il soit question de bricolage.

Rappar : Changement de ton côté Steve, qui s’est excusé et a levé toutes les restrictions, mais a demandé que nous rassemblions les traductions sur un unique site. 

Ce qui s’est avéré une bonne suggestion si vous lisez ceci… ;)

Bien entendu, Steve avait raison aussi sur la protection du nom, car un autre blogueur anglophone a commis un site nommé « Places to Go People to Be », en affirmant qu’il était arrivé au même nom tout seul (peu probable). Ces articles-là n’étaient pas mauvais non plus, mais on n’allait pas les traduire et renforcer la confusion ! ;)

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de vos échanges ?

Steve avait une culture générale encyclopédique. Il lisait énormément, des JdR et de la littérature sérieuse. Ça lui donnait des connaissances dans des tas de domaines ; par exemple « les bouleversements apportés par les courants de l’Art Moderne du début du XXe siècle » pour un des Synopsis de campagne. Dans son journal de création des Filles de L’Exil, - un JdR de concours d’écriture en une semaine - on voit qu’il s’est documenté sur le thème shakespearien, parce qu’il commence par une dissertation sur « les femmes dans les oeuvres de Shakespeare »...

Il a aussi énormément appris sur la narratologie - la science de la création d'histoire - et son jargon. Comme il le fait remarquer dans La Gloire du JdR, ça vient avec la maitrise de JdR

« À l’âge de 12 ans, Paranoïa m’a appris le deus ex machina et Star Wars, in media res. » 

Et une obsession de la documentation : 

« J'ai une mémoire prodigieuse, quasi photographique. Je lis des ouvrages sérieux presque tout le temps. J'apprends avec la fièvre d'un toxicomane en manque, et avec la même angoisse, la même certitude que rien ne pourra jamais vraiment apaiser ce frisson. »

Et puis il avait un talent analytique fabuleux, pour digérer les concepts et les reconstituer. Pour son Histoire du JdR, il reconstitue les filiations et les courants créatifs, et tout parait lumineux. C’est pour cela que les traducteurs et les traductrices de PTGPTB.fr (rejoignez-nous) ont traduit tant de ses articles : ils rendent intelligents !

Steve et moi avons coécrit un scénario pour les Filles de l’Exil, et dans sa version les PNJ étaient beaucoup plus actifs que les PJ - les PNJ étaient les héros ! J’en ai déduit que Steve aurait été un très bon romancier, et il avait le style pour le soutenir.

Et je rappelle que Steve était statisticien de formation !

Toute cette créativité avait son pendant : il ne se relisait pas, puisqu’il passait au sujet suivant. Deviner à demi-mot ce qu’il voulait dire, fut et restera (parce que nous allons continuer de le traduire) une épreuve initiatrice pour nos traducteurices.

Antoun : Steve a d’ailleurs beaucoup contribué à étendre mon vocabulaire anglais, en particulier les expressions argotiques purement australiennes qui nous plongeaient dans des abîmes de perplexité.

Il m’a aussi fait découvrir cet étonnant paradoxe, qu’un auteur peut être à la fois très facile à lire et très difficile à traduire ! Son écriture vive, son argumentation imparable, sa force de conviction entraînent le lecteur dans son discours et dans son monde, celui où il avait des lieux à découvrir et des personnes à vivre. Difficile pour le traducteur de se montrer à la hauteur, de rendre chaque terme avec précision sans altérer le rythme ni affadir la phrase. J’ai pu le constater ensuite en changeant d’auteur : traduire c’était une chose, traduire du Steve Darlington c’était une autre paire de manches !

  • Quelle était son approche du Jeu de Rôles ?

Rappar : Il était passionné. Bien sûr, quand il a commencé à 12 ans, il aimait le JdR des Tortues Ninja… Le Jeu de Rôles était un échappatoire à sa dépression, au harcèlement scolaire… Puis il fut freelance grog pour Warhammer Fantasy et Dr Who par exemple, des JdR qu’il portait aux nues, tout en analysant leur points forts… 

Pendant ce temps il créait des petits jeux sur les thèmes qu’il aimait, comme une adaptation de Matrix. Il a écrit et publié en pdf Relics, a Game of Angels un JdR de 308 pages… Dernièrement il s’était lancé dans des JdR en une-deux page(s), très indés, qui lui permettaient de transmettre des messages politiques.

  • Quel impact aura eu Steve Darlington sur le JdR ?

Au début d’Internet, il a démontré qu’on pouvait écrire et rassembler des articles de fond sur le jeu de rôles, des textes distrayants, sans tomber dans de la théorie qui fait mal à la tête, ou des débats interminables. Du coup, cherchant à définir le JdR, à comprendre pourquoi on achète des JdR pour les lire, il a inventé sa propre typologie LNS ! C’est aussi un des premiers à aborder la question des coûts de l’édition du JdR, du côté de la juste rémunération des auteurs.

Bon, il n’était pas le seul « penseur » rôliste, heureusement, mais certains de ses textes sont toujours valides 25 ans après, et le seront encore de nombreuses années. 

  • Quelle était l’autre personnalité de Steve ?

Il souffrait de dépression incurable, et ne s’en cachait pas. Cela lui a posé énormément de problèmes ; il a perdu son emploi ; il n’a rien pu écrire de professionnel pendant des années Il était fauché ; il a pesté quand les éditeurs commencèrent à lui envoyer des PDF en service de presse au lieu de bouquins qu’il pouvait revendre. Pas de copine non plus, ou alors aussi fauchées que lui. 

Il a fini par travailler comme promeneur de chiens, tout en réfléchissant aux jeux, ce qui a donné le curieux mot-clé « ludologie canine »... Il s’était auto-diagnostiqué autiste. Mais le moral était revenu ces dernières années. Il a édité des jeux de plateau à succès et il avait une partenaire sans problèmes…

À part les jeux, il passait son temps dans l’engagement politique ; il avait un autre blog où il militait pour les droits des femmes, des Aborigènes australiens, éreintait les Conservateurs, Trump… Je soupçonne que les conneries de Trump II ont fini par l’achever, à force de le mettre en colère, et empirer ce problème cardiaque non détecté…

Des fois il m’est paru trop radical ; par exemple il a posté « le moyen d’en finir avec le réchauffement climatique : tuer les patrons des 40 plus grandes entreprises pétrolières. » On me dit que c’est de l’humour, mais c’est plus un cri de détresse face à cette catastrophe. Ironiquement au sujet de la dépendance au pétrole, Steve avait dû faire appel à un financement collectif pour lui payer une nouvelle voiture - sans voiture en Australie, rien à faire.

  • Avez-vous une anecdote à propos de Steve ?

Antoun et moi avons fait un voyagé à Oxford (GB) pour rencontrer Steve en vrai qui y était venu étudier. Comme nous ne savions pas ce qu’il avait en JdR en anglais, nous lui offrimes le JdR français Vermine - parce qu’il avait de très chouettes illustrations. Steve les regarde, va voir la fiche de personnage, les caractéristiques… « Oh, Agilité c’est Agility… Précision - Precision … Réflexes - Reflex ! Je parle français ! ». Steve découvrait la quantité de mots anglais d’origine française ! :D

Antoun J’ai découvert à l’occasion de ce voyage que le terrible Darlington était un Steve tout ce qu’il y a de plus charmant. Mais ce que je retiendrai le plus de lui, c’est sa passion du jeu de rôle, dont il disait qu’il lui avait sauvé la vie. Nous regrettons tous que cela n’ait pas duré un peu plus longtemps.

 

Sarah Smith

[encart] Dans ces interviews des participants australiens, quand nous mentionnons PTGPTB, il s’agit du e-zine australien ptgptb.org (1998-2008) qui donne son nom à notre site. [encart]

  • Peux-tu te présenter ?

Salut, je m’appelle Sarah Smith. Je suis autrice et illustratrice. https://www.storybridge.org/ - J’ai ce nom de domaine depuis la création de PTGPTB.

J’ai rencontré Steve à la fin des années 1990 au club de jeu de l’Université du Queensland [à Brisbane], alors qu’il était en train de créer PTGPTB. J’étudiais pour mon diplôme d’informatique. Je l’ai trouvé passionné et très créatif. Il avait des idées que personne d’autre autour de moi ne partageait : il était possible de poursuivre ses passions créatives, et de s’écarter du chemin tout tracé par le 21ème siècle, celui qui nous ramène au train-train quotidien. 

  • Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de vos échanges pour PTGPTB ? Y a-t-il une conversation en particulier dont vous vous souvenez ?

Je me souviens que Steve m'avait parlé d’une collaboration avec « GB Steve » - un contributeur britannique qui voulait mener un JdR. (...) Steve pensait au-delà de notre ville, de notre langue et de notre culture - il imaginait une approche mondiale du jeu. 

  • Quelle était son approche du Jeu de Rôles ?

Steve semblait toujours prêt à se lancer dans des thématiques qui l’intéressaient, que quelqu’un ait déjà exploré le sujet ou pas. Jouer à Ars Magica, D&D et d’autres JdR dans ses groupes de jeu procurait un sentiment d’exploration.  

  • À ton avis, quel impact aura eu Steve Darlington sur le JdR ?

Il l’a fait avancer. Le magazine en ligne Places to Go People to Be était incroyablement novateur à l’époque. [Par la suite] quand j’ai appris qu’il écrivait et publiait ses propres scénarios, puis des jeux complets, j’ai été un peu choquée, mais c’était parfaitement cohérent pour Steve.

  • L’avez-vous fréquenté hors PTGPTB et JdR ?

Je lui ai rendu visite dans son appartement quelques fois quand il habitait à  Brisbane, et je crois une ou deux fois chez ses parents. Il était désordonné, et distrait. C’était comme s'il était toujours autre part que là où il se trouvait.

J’aimerais vous parler de Steve et de ce que je l’ai vu faire quand j’étais à l’université avec lui et les autres gens qui ont créé PTGPTB. 

Lorsque j’ai vu le Manuel du Joueur de Donjons & Dragons pour la première fois, j’ai été immédiatement fascinée. Il était possible de faire l’expérience des univers fantastiques que j’avais découverts en lisant les romans de Tolkien, McCaffrey wiki, et Ursula K Le Guin wiki.

[Dans le Manuel du Joueur], les tableaux de chiffres, les descriptions et les illustrations résonnaient avec ma vision de la fantasy. Ce n’est peut-être pas au goût de tout le monde, mais avec ma façon de fonctionner ça mettait vraiment le feu à mon imagination. 

Mais le problème est que tout le monde ne pense pas comme ça. 

En créant PTGPTB en 1998, Steve nous a donné accès à ce monde en ligne, tout nouveau et en expansion, où nous pouvions partager tous ces sentiments, toutes ces idées et réflexions, en tant que communauté étendue au monde entier. Pas seulement moi, mais aussi quiconque aime penser aux genres de fantasy au travers des jeux (tableaux de nombres, etc). PTGPTB nous a donné un moyen de penser et de comprendre, mais aussi de décrire les jeux de rôles et d’en discuter ; ce que je ne voyais nulle part ailleurs à l’époque. 

Ça nous semble évident aujourd’hui. On ne peut pas imaginer s’en passer. Mais à la fin des années 90 nous étions tout-es seul-es.

Nous avions nos groupes de JdR sur table au lycée et plus tard à l’université. Au sein de ces groupes nous vivions des aventures dans des mondes de fantasy. Mais dès que nous avons fini nos études, et que nous sommes entrés dans le monde du travail, il nous est très vite devenu impossible de garder le contact avec ces univers inspirants et imaginatifs. 

Steve a vu ce qui était possible. Et il a rassemblé un groupe de gens, et leur a inoculé une vision de ce qui était possible : pas seulement que nous pourrions le faire, mais que ce serait bon, et que cela plairait à d'autres gens.

Ça demande un sacré courage. 

Aujourd’hui je vis de mon écriture et j’ai fini quelques romans. Et je me rends compte que le courage et l'imagination sont rares et difficiles à conserver.  

NdLR : pour une autre anecdote de Sarah Hollings-Smith avec le groupe de Brisbane, on peut (re)lire Faux départs et fins heureuses

 

Steve Dempsey

Je suis Steve Dempsey, roliste anglais mais aussi francophone, ayant passé dix ans de ma jeunesse en France. J'ai écrit mon premier article pour le n°6 de PTGPTB en 1999 et j'en fus l'éditeur à partir du n°20 en 2002 jusqu'au dernier numéro, le n°29 en 2008.

J'ai connu Steve d'abord sur RPG.net. J'étais SteveD et lui Steve Dee, alors j'ai changé mon pseudo pour « GB Steve » pour éviter la confusion. Ses messages m'avaient beaucoup plu : il s'exprimait d'une manière franche et amusante et nos idées sur le Jeu de Rôles étaient souvent très proches. Mais il était beaucoup plus passionné que moi.

-          Quelle était sa vision, son approche du Jeu de Rôles ?

Pour Steve, nous ne sommes tous pas seulement pratiquants de JdR mais aussi, par la façon dont le jeux de rôles se joue, créateurs de jeux. Le jeu est réinventé par les rôlistes à chaque partie - ou du moins a la possibilité de l'être. Il suffit alors de prendre conscience de cette capacité, et de l'exploiter, pour inventer des jeux.

-          L’impact de Steve Darlington sur le JdR ?

Il était un créateur de jeux respecté dans le monde entier, qui souhaitait toujours partager sa passion avec les autres.

-          D’autres souvenirs ?

J'ai rencontré Steve plusieurs fois quand il a passé un an en Angleterre, faisant de la statistique médicale à Oxford. Je l'ai trouvé très cordial et toujours enthousiasmé par de nouvelles découvertes. Il est venu chez moi avec son copain Murray et je me rappelle particulièrement des deux assis sur ma moquette dans le salon lorsque nous jouions a Arkham Horror.

Il était allé aux États-Unis pour la convention GenCon à Milwaukee, mais la qualité des parties de JdR ne lui avait vraiment pas plu. Alors, revenu en Angleterre, nous avons organisé des « SteveCon » dans un pub : The Crown and Cushion à Londres. Jouer dans un bar permet de réduire la logistique et les problèmes d’organisation de mini-conventions : les locaux sont là et vous attendent ! J'en ai organisé plusieurs à Londres après son départ et Ben Felten en a organisé à Paris, auxquelles j'ai pu aussi participer.

Murray Keir

J’ai rencontré Steve lors de ma deuxième année à l’université. Nous sommes devenus amis à travers nos passions geek et notre amour partagé des jeux, et sommes restés amis proches depuis. À l'université, j’ai joué plusieurs Personnages-Joueurs dans des campagnes menées par Steve à Paranoïa, Buck Rogers et AD&D (ce n’était pas un trip rétro, c’était des JdR courants à l’époque !), ainsi que d’innombrables jeux de plateau. 

Steve était un vrai polymathe wiki ; il excellait en mathématiques (nous suivions tous deux des études de maths), mais il était aussi un auteur incroyablement doué. Dès l'université, Steve était passionné par l’Histoire du JdR et ses pratiques, et s’essayait à écrire des suppléments pour des JdR existants, mais écrivait aussi ses propres jeux. Il fut donc évident alors que c’était sa passion, et qu’il s’y adonnait de toutes les manières possibles. Sans personne pour le guider, Steve avait décidé de tout faire pour s’aventurer plus loin dans le milieu du jeu, et c’est de cette passion que Places To Go, People To Be est né. 

J’ai connu Steve pendant 30 ans, et ce qui m’a toujours marqué c’est sa générosité. Cela se voyait à la table de jeu ; Steve était un excellent MJ qui était toujours guidé par ce qui pouvait apporter le plus de plaisir à ses joueurs et joueuses. 

Cette générosité se voyait dans tous les aspects de sa vie. Le nombre de personnes venues témoigner, après sa mort, de comment il les avait aidés, ainsi que toute la communauté rôliste, m’a fait chaud au cœur - mais je n’ai pas été surpris. Il était toujours ravi de tester un jeu, de faire des retours dessus, d'organiser un événement ou de prendre le temps de parler à quelqu’un pour les aider à se lancer. Il cherchait toujours à rendre plus facile pour celles et ceux qui venaient après lui, de faire ce qu’il avait fait ; et il le faisait par amour des jeux et de la communauté qu’ils créent.

Pour ce qui est de mes souvenirs de Steve, j’en ai beaucoup trop ; mais il y a une histoire qui date de juste après nos années d’université, avec laquelle j’embêtais toujours Steve.

Nous étions allés au Napoleon’s bookshop à Brisbane - un magasin typique de wargames avec figurines, et un des seuls endroits où on pouvait trouver quelque chose de rôliste à Brisbane. Nous étions venus voir s’ils avaient un des suppléments auxquels Steve avait contribué ; c’était un des premiers boulots rémunérés que Steve avait décroché dans le milieu du JdR. 

Alors que nous passions devant des étagères remplies de livres d’Histoire militaire, nous sommes arrivés à la section sur les avions. Quand j’étais enfant j’étais passionné par les avions, et j’ai fait la réflexion que je pouvais nommer tous les avions de chasse qui apparaissaient sur les couvertures. Ce à quoi Steve a répondu - sans une trace d’ironie ou de conscience de soi - « Tu es vraiment un nerd ! ». J’ai failli m’étouffer de rire en lui faisant remarquer que nous étions là pour trouver un bouquin de JdR qu’il avait en partie écrit. 

J’ai raconté cette histoire plusieurs fois devant Steve depuis, mais au fil du temps je me suis rendu compte qu’être nerd ça veut juste dire « être passionné-e par quelque chose ». Steve avait trouvé sa passion et a passé sa vie à la suivre et à aider les autres à suivre les leurs. Et d’une certaine manière tout a commencé par PTGPTB.

Raymond Smith

Je suis responsable du nom de domaine ptgptb.org. Je me suis impliqué après que Steve m’a bombardé de questions sur le HTML et l’hébergement web. C’était beaucoup plus facile de lui construire le site directement. L’apparence du site est donc entièrement de ma faute. 

J’ai rencontré Steve à l’université dans un cours d’introduction aux statistiques. Nous nous sommes immédiatement reconnus mutuellement comme rôlistes par notre utilisation de la notation en « D » pour décrire un des problèmes. Il m’a invité dans son groupe de jeu, et vous connaissez la suite. 

  • Qu’est-ce que la notation « D », est-ce une référence aux dés ? Par exemple le problème parlait de probabilité de 10%, et vous vous disiez « OK, c’est 1 sur un D10 » ? 

Exactement, Steve a toujours été meilleur en maths. Je ne me souviens plus de ce qu’il expliquait, mais ça l’aidait d’exprimer ça avec des notations de dés.

  • Y a-t-il une conversation en particulier dont tu te souviennes ?

C’est une question difficile, car j’étais là dès le départ. La conversation la plus mémorable que j’ai eu avec lui fut quand il a décidé de quitter le projet PTGPTB. Il a avait accompli ce qu’il voulait faire (son Histoire du JdR, donner la parole à d’autres). À l’époque ça m’avait paru dommage, mais rétrospectivement cela démontre de la sagesse et de la conscience de soi - il ne faut pas devenir prisonnier de ses propres créations. 

  • Que veux-tu dire par « donner la parole à d’autres » ? 

Steve aurait pu se contenter de publier ses propres articles, mais il voulait savoir ce que tout le monde pensait de notre loisir. Alors il faisait l’effort d’encourager les autres à écrire. « Donner la parole » est peut-être une exagération, mais je pense que Steve essayait toujours de faire progresser  les gens en même temps que lui.

  • Quelle était son approche du Jeu de Rôles ?

Steve était un être complexe. Il mettait la narration et les choix des joueurs/joueuses avant tout le reste. Mais il se concentrait aussi énormément sur le système de jeu ; il était souvent impossible de commencer une partie sans que Steve n’ait d’abord complètement compris et expliqué le système. 

Il a fini par rejeter tous les systèmes à visée universelle pour se tourner vers la narration ciblée. Un jeu d’agents secrets ; une histoire post-apo, etc. Des histoires dans un cadre. 

  • À ton avis, quel impact aura eu Steve Darlington sur le JdR ?

Je ne pense pas que ce soit à moi de le dire. Mais je soupçonne que Steve aura principalement influencé la génération de créateurs et créatrices de jeux la plus récente. 

  • Comment était Steve hors de PTGPTB et des JdR ?

Avant tout Steve se souciait des autres. De son engagement général pour des causes progressistes, aux refuges pour animaux, jusqu'à l’aide à sa communauté locale. Steve donnait toujours sincèrement, de tout son cœur. 

  • As-tu une anecdote sur Steve Darlington  ?

Une nuit, après une longue séance de JdR, nous conduisions en convoi, Steve en tête. C’était avant les téléphones portables (et bien avant les smartphones) et les GPS, donc il était le seul à connaître le chemin du retour en ville. Au bout d’un moment Steve commence à faire des gestes de la main par la fenêtre de sa voiture - « stop », « dépasser », « tourner ». Tout cela était très confus, et j’ai fini par perdre patience. Je l’ai dépassé, et je me suis arrêté sur le bord de la route. Une fois qu’il s’est arrêté, j'ai bondi de ma voiture. 

« Steve, c’est quoi ce bordel avec les signes de la main !?!? Qu’est-ce qui se passe? »

« Je dansais. »

C’était Steve, dansant au rythme de sa propre musique, rêvant éveillé, un homme unique et irremplaçable.

Note
No votes yet
dconstructions.jpg

    Mention légale importante

    Nous vous encourageons à faire un lien vers cette page plutôt que de la copier ailleurs, car toute reproduction de texte qui dépasse la longueur raisonnable d’une citation (c’est-à-dire, en règle générale, un ou deux paragraphes) est strictement interdite. Si vous reproduisez une grande partie ou la totalité du texte de cette page sans l’autorisation écrite de PTGPTB (version française), et que vous diffusez ladite copie publiquement (sites Web, blogs, forums, imprimés, etc.), vous reconnaissez que vous commettez délibérément une violation des lois sur le droit d’auteur, c’est-à-dire un acte illégal passible de poursuites judiciaires.