Interview de Ruben In't Groen sur Paladin

Non cette interview n'est pas une traduction ; Ruben vit en France, et PTGPTB l'a rencontré à la convention Chimériades. Sa démarche de rôliste passionné par son sujet nous a intéressés, ainsi que le fait que tout un pan de la littérature médiévale – principalement francophone – pourrait ainsi bénéficier d’un regain d’intérêt…

 

 

Rappar, pour PTGPTB: Ruben, peux-tu nous présenter Paladin ?

Ruben : Le résumé vendeur de quatrième de couverture n’a pas encore été élaboré, mais je peux tenter un petit essai :

PALADIN : Entrez dans la légende de Charlemagne et ses preux paladins ! Pour la gloire de Dieu, combattez les ennemis païens ! Les chansons de geste vous attendent…

 

Mais Ruben, qu’est-ce que c’est que la chanson de geste ?

Ce sont les histoires de chevaliers-paladins chantées et écrites au Moyen Âge, principalement aux XIIe et XIIIe siècle, comme la célèbre Chanson de Roland, ou la légende de Renaud de Montauban sur son cheval Bayard, par exemple.

J’ai voulu rendre hommage aux chansons de geste qui sont notre patrimoine littéraire médiéval – souvent de langue française mais parfois aussi scandinave, italienne, néerlandaise, galloise, écossaise, allemande ou espagnole. J’ai la chance de pouvoir lire le français, l’anglais, l’allemand et le néerlandais, ainsi que l’anglais médiéval.

En 2010, j’ai (re)commencé par une chasse à la centaine de chansons de geste qui ont survécu depuis le Moyen Âge. Certains textes sont difficiles à trouver et il m’est arrivé de devoir découper les pages d’un ouvrage du dépôt de la bibliothèque universitaire de Lille en tant que tout premier lecteur.

Après une lecture attentive de toutes les chansons (ou parfois les résumés de celles-ci), j’ai dégagé deux thèmes principaux dont j’ai fait les points-clefs du jeu : (1) la chevalerie (bien sûr) et (2) l’opposition entre les chrétiens et les païens qui débouche sur l’idée des croisades (notamment dans la Chanson de Roland).

Mon but était d’être le plus fidèle possible aux chansons de geste. Je voulais intégrer toute la légende, avec tous les héros et non seulement les plus connus. Dans le supplément de AD&D nommé Charlemagne’s Paladins, certains, comme Guillaume Courtnez, sont totalement absents, ce que je trouve inadmissible. Dans la description de la culture des Francs et des autres, j’ai voulu faire justice à l’esprit des textes, bien que souvent contraires les uns aux autres : entre propagande militaire, propagande religieuse, divertissement populaire ou même parodie (Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem), il a fallu créer une unité.

Le plus grand défi était de faire rentrer toutes les histoires principales et annexes en un seul cadre chronologique. C’était un énorme puzzle, mais je pense que j’ai réussi sans commettre trop d’entorses aux dates et événements convenus – comme la naissance des personnages canoniques et les batailles légendaires.

Il m’a semblé logique de faire des personnages du jeu des chevaliers chrétiens Francs et Ardennois. Parce que j’aime bien les Ardennes belges, et cette région se trouve du côté de Charlemagne lors du partage avec son frère Carloman, en 768 – celui-ci héritant des Ardennes françaises.

J’ai adapté plusieurs chansons de geste en scénarios pour le jeu, notamment :Orlando Innamorato / Orlando Furioso, Karel ende Elegast, Gaydon, La chanson des Saisnes, La prise d’Orange / Le charroi de Nîmes, La chanson de Roland, Huon de Bordeaux et un épisode d’Ogier le Danois (ce dernier figurera dans le livre de base comme scénario d’ouverture de la campagne “officielle” qui débute en 767).

 

Quel rapport y a-t-il entre les chansons de geste et l’épopée du roi Arthur exploitée dans Pendragon ?

Les deux “matières” traitent de la chevalerie au Moyen Âge. Et ce que Greg Stafford [auteur du JdR Pendragon] a fait pour Arthur, je l’ai fait pour Charlemagne : l’unification de la quasi-totalité des chansons de geste disponibles en une seule chronologie cohérente.

Du coup, Pendragon et Paladin utilisent des systèmes de jeu presque identiques. Les caracs, les traits de personnalité, les passions, l’inspiration, les idéaux, et le combat suivent essentiellement les même mécanismes.

 

Alors les troubadours ont copié les légendes du roi Arthur pour faire les chansons de geste ?

C’est plutôt l’inverse, ce sont les auteurs romanesques d’Arthur et du Graal qui se sont inspirés des chansons de geste (les paladins, les “pairs”, sont devenus des chevaliers de la Table Ronde, tous égaux également), mais qui y ont rajouté des éléments plus romantiques, fantastiques et féeriques.

 

Quand je pense au roi Arthur, j’ai des films et des romans ; je peux visualiser les tournois dans le film Ivanhoé, regarder Excalibur ou Lancelot, le premier chevalier. Ou encore la série Merlin, voire Kaamelott. À part quelques souvenirs de La Chanson de Roland (qui dézingue plein de Vascons avec son épée), je n’ai aucune connaissance de chansons de geste. Pourquoi sont-elles aussi peu connues dans la culture populaire ?

D’abord, parce que Hollywood, tout simplement. Pour les histoires de chevaliers, le cinéma anglophone s’est naturellement tourné vers ses héros médiévaux connus comme Robin des Bois, Ivanhoé, Arthur, et plus récemment Bilbo et Frodo.

Il y a une deuxième raison. Car même quand le cinéma français a puisé dans sa littérature, il s’est plus souvent référé à la légende d’Arthur ou Perceval que les chansons de geste carolingiennes. C’est que la matière de Bretagne (Arthur) est beaucoup plus romantique, fantastique ou féerique que la matière de France (Charlemagne), qui elle est souvent plus terre-à-terre et centrée sur la conquête et le combat contre les païens. Beaucoup de chansons de geste reflètent l’ambiance raciste des croisades où les paladins tranchent en deux des Maures, des Sarrasins, des Saxons ou des Bretons, d’ailleurs.

La troisième raison, enfin, est que les chansons de geste sont souvent introuvables ou inaccessibles, même pour des geeks comme moi. À part La Chanson de Roland et quelques autres (Renaud de Montauban), il n’y a presque que des éditions universitaires avec au mieux une traduction ou résumé en français moderne, mais pas en anglais. Pour beaucoup d’artistes français et surtout internationaux, c’est rédhibitoire.

 

Les quelques souvenirs que j’ai de la légende de Guillaume d’Orange, c’est surtout les méchants Sarrasins, fourbes envahisseurs, et de la mauvaise religion. Les personnages-joueurs servant le très chrétien Charlemagne, ne peuvent pas jouer des Sarrasins, j’imagine ?

C’est pas prévu, mais il est tout à fait possible de jouer un Sarrasin converti comme Rogero ou Rainouart.

 

Les PJ gagnent-ils de la Gloire (l'équivalent des Points d'Expériennce dans d'autres JdR) en tuant des adversaires païens ? Ne crains-tu pas que ton jeu puisse être accusé d’islamophobie ? Alors que dans Pendragon on peut jouer des chevaliers sarrasins et mêmes juifs…

C’est une question que j’ai abordée avec Stewart, mais qui en fait ne se pose pas. Les Maures / Sarrasins dans le jeu ne sont pas des musulmans, ils sont païens et polythéistes, comme dans les chansons. Mon seul joueur musulman le comprend très bien et prend autant de plaisir à massacrer les infidèles que les autres. Les mots « islam » ou « musulman » ne figurent même pas dans le livre. Le jeu est pro-croisés, et anti-non-chrétiens par nature, mais ceci n’est qu’un reflet des sources et évidemment pas une position idéologique que je défends en tant qu’auteur. Le christianisme est d’ailleurs présenté aussi sous l’angle hyper-violent dont il se réclamait à l’époque : “Tuez-les tous…”

Pourquoi avoir choisi le système de Pendragon ?

Parce que c’est incontestablement le meilleur, tout simplement, surtout pour les JdR chevaleresques. Le monde social, la personnalité des personnages et les combats y sont traités de façon à la fois réaliste et littéraire. C’est-à-dire qu’on y laisse une place importante aux émotions des PJ comme celles des PNJ, et que le combat est rude et potentiellement mortel. C’est un système souple, qui en plus permet une gestion des personnages à travers le temps avec la Phase Hivernale entre deux aventures.

Depuis que j’ai découvert Pendragon, à la fin des années 1990, je ne masterise plus que des parties avec ce système. Même quand je fais occasionnellement une campagne dans un monde plutôt style Tolkien ou Donjons & Dragons, j’adapte le système de Pendragon, qui permet aussi d’inclure un système de magie, d’ailleurs.

Finalement, pour Paladin, je n’ai pas eu besoin de changer beaucoup. J’ai rajouté la fatigue en combat et j’ai regroupé quelques compétences, par exemple. À côté des Passions (ce que sent le personnage lui-même), j’ai introduit des Attitudes (comment les PNJ apprécient le personnage). La nouveauté dont je suis le plus fier est celle de la magie divine. Dieu peut intervenir en faveur des joueurs à travers les prières, les prophéties et les présages, la conversion des adversaires païens, l’amour des princesses païennes et les combats judiciaires.

 

Parlons stratégie éditoriale, maintenant. Bon alors je résume : ton œuvre s’appuie sur une sous-culture connue seulement des purs médiévistes (et encore), en concurrence avec une sous-culture (le mythe arthurien) super-connue, elle. Paladin utilise un système de jeu qui existe depuis le début des années 1980. Ah j’oubliais : il va sortir en anglais, donc à destination des Britanniques et des Américains, qui ne la connaissent pas du tout, faute de traduction des sources, comme tu l’expliques plus haut… Tu espères en vendre beaucoup ? ;)

Non. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’espérais seulement le finir, pas le vendre. Je crée ce jeu par passion, pas pour gagner de l’argent ou pour devenir célèbre. Je sais bien que la “niche” est petite, c’est un jeu pour quelques passionnés, et ça me suffit.

 

Est-ce que Paladin sera un supplément (nécessitant la possession du livre de base de Pendragon) ou comme un livre de règles en soi, ne nécessitant que lui-même ?

Non, c’est un “stand-alone”, c’est-à-dire un jeu à lui tout seul qui est totalement indépendant de Pendragon.

 

Si le “succès” survient, prévois-tu des suppléments ?

On m’a déjà demandé d’écrire un supplément d’aventures, que j’ai quasiment terminé.

 

Quelles ont été les étapes de la non-édition de Paladin ?

En 2003 je contacte Peter Corless, alors propriétaire de Green Knight Publishing et de Pendragon, et lui suggère un livre sur Charlemagne et les chansons de geste. Nous signons un contrat en 2003, mais suite aux problèmes financiers de l’éditeur, le jeu ne va pas à son terme.

En 2010, Greg Stafford rachète son propre bébé et reprend les affaires en main. Après l’avoir rencontré à plusieurs reprises lors de la convention Tentacles (en Allemagne), je lui propose de reprendre le contrat sur Paladin, ce qu’il accepte. La date butoir est fixée à novembre 2011, date à laquelle je rends la première version complète du manuscrit de 400 pages après un an et demi de boulot acharné. L’éditeur (publisher), Stewart Wieck, semble agréablement surpris que je lui livre le texte dans les délais, mais n’en est pas moins pris au dépourvu car il n’a pas de rédacteur disponible pour s’attaquer à la lecture critique et la correction aussitôt. Ce n’est que depuis novembre 2014 que Roderick Robertson – auteur du supplément Saxons! pour Pendragon entre beaucoup d’autres œuvres – accepte le poste de rédacteur de bureau (editor). Ensemble, nous passons au crible le texte. Les illustrateurs ont été mis au travail également. L’illustration de la couverture est faite et Roderick a fini la correction du texte et des mécanismes également. On attend maintenant Stewart Wieck pour la dernière phase : la publication [par l’éditeur Nocturnal Media].

 

Combien d’exemplaires seront imprimés ? Et une version en français est-elle prévue ? (si oui, quand, et chez quel éditeur ?)

Je pense qu’il sera publié en impression à la demande uniquement, donc sans nombre d’exemplaires prédéfinis.

Il y a quelque temps, Jean-François Morlaës des Éditions Icare (éditeur de Pendragon VF) s’est montré intéressé pour publier une version française, mais il veut d’abord voir les ventes en anglais avant de s’engager définitivement. Je le recontacterai après la sortie de la version américaine.

 

Tu ne te dis pas des fois que tu aurais mieux fait d’écrire un supplément GURPS Charlemagne ? ;)

En termes de ventes possibles, ça aurait certainement été une bonne alternative, mais je préfère le système de Pendragon comme fondation.

 

Dernière question : tu es néerlandais, même si tu vis à Lille avec une femme et des enfants français. Professionnellement tu es professeur de néerlandais et chargé de mission d’inspection. Comment en es-tu donc venu à te passionner pour les chansons de geste de culture franque ?

Gamin, je venais souvent en France en vacances et j’adorais visiter des châteaux. Avec mes cubes en bois et mes Playmobils, je les reconstruisais et je jouais des histoires de chevaliers. Ensuite, j’ai fait des études de littérature comparée. Combinez ça avec un intérêt pour le Moyen Âge, la lecture avec plaisir de nombreuses études historiques et un esprit joueur ; et on a le mélange idéal pour faire un rôliste créateur de JdR. De plus, écrire un scénario n’est pas tellement différent – pédagogiquement – que de préparer un cours de langue. Mener une partie de jeu de rôle ressemble fort à faire un cours, dans le sens où il faut aider et titiller la curiosité des élèves/joueurs tout en leur laissant l’initiative pour la découverte/apprentissage. Et un cours magistral peut être aussi ennuyeux qu’une aventure trop dirigiste…

Mise à jour (2017)

Malgré le décès de Stewart Wieck, Le kickstarter Paladin : Warriors of Charlemagne a été sur-souscrit - fois, et donc verra bien le jour... en anglais chez Nocturnal Media.


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