Ces jeux que l'on a, mais auxquels on n'a jamais touché

kenzerco

Knights Of The Dinner Table (de l'éditeur Kenzerco) et Noah Kolman présentent…

Demandez au psychologue amateur !

NdT : cet article est paru dans la rubrique The Philosopher's Stone, rubrique dédiée à des réflexions sur nos habitudes ludiques.

Cher Noah,

Tu es vraiment naze. Incapable de pondre une rubrique décente, tu recommences à t'écrire des lettres ? Ça craint. Enfin... j'ai remarqué que tu possèdes beaucoup de jeux auxquels tu n'as jamais joué. C'est quoi ton problème ? Tu fais exprès de jeter ton argent par les fenêtres ?

- Noah, par monologue intérieur

Bon, d'accord, cette lettre est fictive, mais le point soulevé reste pertinent. J'ai une importante pile de jeux auxquels je n'ai jamais joué, et je sais que je ne suis pas le seul dans ce cas. C'est un état de fait si répandu qu'il doit bien y avoir une raison, non ? Ce doit être qu'une partie de ce qui attire un certain public vers ces objets ludiques les pousse également à les collectionner, même au risque de difficultés financières. Mais pour quelle raison ?

La première étape pourrait être d'examiner de plus près les jeux auxquels nous jouons effectivement. Dans ma collection, ceux que j'utilise le plus sont ceux dont les parties et le temps d'apprentissage ne sont pas trop longs. Depuis que je suis entré dans la vie active, il est devenu bien plus difficile de trouver du temps pour jouer, donc la plupart du temps, je m'en tiens à mes préférés. Si je veux essayer quelque chose de nouveau, je vais m'intéresser à des jeux dont les parties durent deux heures ou moins. Mes amis font la même chose.

De plus, les jeux qui demandent une préparation préalable, comme construire un deck ou créer un personnage, sont plus susceptibles d'être choisis, car on peut jouer seul à ça avant la partie (1). Comme on a quelque chose à faire pour le jeu en question tout en ne jouant pas, on peut concentrer son énergie et son excitation avant le début de la partie, la rendant plus désirable. C'est mon cas par exemple, j'adore passer du temps à inventer mon prochain deck, ma prochaine armée, ou mon prochain personnage. Assez ironiquement, le facteur le plus important n'est pas directement lié à la qualité ou au style du jeu.

La seule chose que les jeux auxquels je ne joue pas ont en commun, est que je n'ai personne avec qui y jouer. Toutes les autres raisons font pâle figure en comparaison de l'importance d'avoir un adversaire [ou d'autres participants]; dans certains cas, ce peut être dû au manque de temps plus qu'au manque de joueurs, mais cela rejoint le même problème : ne pas avoir l'opportunité d’y jouer.

S'ils sont longs et compliqués, l'investissement en temps est rédhibitoire

Avec ces éléments en tête, je commence à avoir une idée plus précise des raisons pour lesquelles certains jeux restent sur l'étagère. S'ils sont longs et compliqués, l'investissement en temps est rédhibitoire, pas seulement celui dédié à la mise en place et à la partie elle-même, mais également le temps investi dans l’explication des règles; cela peut diminuer grandement le temps dédié à la partie. Cela dit, l'explication ne semble pas encore complètement satisfaisante. Après tout, des jeux longs et complexes peuvent être parmi les plus appréciés, et personnellement j'adore y jouer. Je parviens à me faire des parties de Hackmaster tous les jeudi soir (enfin, presque), et c’est bien sûr un [JdR] long et complexe.

Les preuves semblent nous orienter vers un facteur psychologique. Les joueurs sont une partie de la population, petite et exigeante, et la plupart d'entre eux tendent à avoir cette manie. Quels aspects de la passion ludique plaisant à un amateur de jeu le pousseraient aussi à collectionner ?

Notre imagination développée nous permet de retirer du plaisir d'un jeu sans y jouer.

L'une des réponses potentielles est évidente : le plaisir. En termes simples, on collectionne ce qu'on affectionne. Si vous aimez les jeux, il semble logique que vous aimiez les aligner sur votre étagère. Cela dit, cela me semble encore une explication trop simpliste. Comment apprécier un jeu auquel on ne joue pas ?

Facile. Le fait est que les vrais joueurs peuvent s'amuser avec un jeu sans y jouer. Nous avons la capacité d'absorber l'essence d'un jeu simplement en en lisant les règles. Je sais que je peux avoir une idée assez précise de ce à quoi j'ai affaire de cette manière, et je suis certain de ne pas être le seul. Je ne prétends pas que le simple fait de lire les règles est la même chose que de jouer, mais cela peut donner un aperçu satisfaisant. Ainsi un véritable joueur retirera beaucoup plus d'un jeu auquel il ne joue pas qu'une personne lambda.

Mais comment ? La réponse réside dans la nature des jeux que nous apprécions. Qu'ils soient de rôle, de plateau, de cartes ou de figurines, tous les jeux d'aventure comportent une importante part de réflexion.

Contrairement aux jeux plus “traditionnels”, dont les facteurs sont la chance ou le hasard, les jeux d'aventure sont basés sur la réflexion et la stratégie. Ainsi, la part d'amusement la plus importante ne provient pas du jeu en lui-même, mais de cet exercice mental. Et comme en tant que joueurs, nous perfectionnons fréquemment ce talent lorsque nous exerçons notre passion, nous sommes en mesure de recréer cet exercice rien qu’en lisant les règles. Ainsi notre imagination développée nous permet de retirer du plaisir d'un jeu sans y jouer.

Mais ceci n'est qu'une partie de la réponse. Ce que je veux dire par là, c'est que je pourrais passer mon temps à réfléchir à un tas d’autres choses. Pourquoi est-ce que je choisis de réfléchir à des règles de jeux ? Je ne crois pas que ce soit l'exercice mental le plus gratifiant, et il y a pas mal de trucs que je pourrais faire à la place. La réponse est que nous autres joueurs avons l'esprit de compétition. Nous aimons jouer, et c'est une activité agréable quel que soit le dénouement, et l'important c'est de participer, bla bla bla... mais le fait est que nous jouons pour gagner. On ne fait pas les choses à moitié. Lorsque nous évaluons un jeu, nous essayons de devenir de meilleurs joueurs pour pouvoir écraser nos adversaires [ou le système de règles, dans le cas de jeux coopératifs, NdT] à la prochaine partie. Ne nous voilons pas la face : gagner est plus amusant que perdre.

Pour conclure, ce n'est pas tant qu'on néglige certains jeux. Je dirais plutôt que nous collectionnons plus de jeux que l’on peut en jouer, mais nous les utilisons tous pour améliorer nos compétences stratégiques. Ce n'est pas de la négligence [de les acheter sans y jouer], mais du respect pour les innovations des créateurs. Et dans notre recherche perpétuelle de complexité et de réalisme, il semble logique que nous nous retrouvions à accumuler tous ces jeux qui s'approchent de notre idée de la perfection, mais ne l'atteignent jamais vraiment. Et ça c'est plutôt chouette.


(1) NdT : Steve Darlington a mis en avant les “jeux cachés” derrière le JdR dans Modes de jeu cachés et création ptgptb [Retour]

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