L’impression d'être un blaireau
extrait du Courrier des lecteurs de Knights Of The Dinner Table
© 2025 Paul Susac et un Canadien anonyme
NdT : nerd : terme désignant les “nullos”, asociaux, obsédés par leur passion et passant des heures à en débattre dans leur jargon, de préférence devant l’écran d’un ordinateur… Un nerd est définit comme toute personne appréciant ou participant à des activités traditionnellement identifiées par la société comme “boutonneuses” ou “glaireuses”. Ces activités comprennent, sans y être limitées : la programmation informatique, les jeux vidéo, les échecs, la collection de comics de super-héros, les jeux de rôle, les figurines napoléoniennes… Là où le geek peut rester un farfelu sympathique et parfois utile, le nerd (péjoratif) va trop loin dans son délire, est agressif, et refuse les nouveaux entrants.
Un rôliste canadien anonyme
J’ai un genre de dilemme ces derniers temps, et je me demande si d’autres camarades lecteurs ou lectrices de ce bon comics [Knights of the Dinner Table, ou KODT, un magazine avec des comics d'humour rôliste (NdT)] pourraient m’aider en partageant leurs sentiments sur le sujet.

KODT n°319
Je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de sentiments négatifs envers les pratiquants et pratiquant-es de JdR. Ce n’est pas aussi terrible que ça l’était à une époque (1), je sais, mais il y a encore beaucoup de gens qui pensent que tous les rôlistes sont des satanistes, de gros nazes, ou les deux. Voilà mon dilemme : à quel moment ça doit nous faire arrêter le JdR?
Je ne dis pas que les opinions des autres devraient constituer une base pour décider de ce qu’on doit faire ou pas. Mais au bout du compte, la haine et l’étroitesse d’esprit des gens autour ne vont-elles pas gâcher nos parties ? Je ne considère pas arrêter pour l’instant, vu que je n’ai pas fait face à trop de critiques frontales depuis un moment, mais je sais que d’autres passent un plus mauvais moment, et je me demande si certain-es ont l’impression d’avoir ruiné leur passion en continuant [à la pratiquer] tout en supportant autant d’emmerdements.
Peut-être qu’il vaut parfois mieux prendre sa retraite du JdR pendant qu’on s’amuse encore, au lieu se le faire gâcher. Si vous avez eu une expérience similaire, j’aimerais beaucoup lire vos commentaires.
J’ai aussi remarqué que même en ignorant les personnes qui commentent directement ce loisir, le stigmate social plus large qui y est encore attaché diminue mon plaisir. Je veux dire, je ne pense pas être un naze, j’ai des amis « normaux », j’ai eu des petites copines, j’ai l’intention de ne jamais vivre dans le sous-sol de mes parents, encore moins quand j’aurai trente ans, et je passe la majorité de mon temps à faire des choses normales qui n’impliquent ni JdR, ni Star Trek, ni Everquest wiki (qui sont tout à fait OK si pratiquée avec modération si c’est ce qui vous intéresse). Et pourtant, chaque fois que je m’assois pour jouer à un Jeu de Rôles avec des ami-es, je me sens ringard, et ça commence vraiment à rendre mes parties moins amusantes. Ce n’est pas que je sais que d’autres me trouveraient ringard d’y jouer, mais ça en arrive au point que je commence à penser que je suis ringard de le faire.
Alors, qu’en dites-vous, lecteurs et lectrices ? Pensez-vous qu’il vaut mieux arrêter les JdR, tant qu’on est capable de se rappeler les bons moments avec plaisir, ou devrais-je prendre le risque de gâcher ma passion ? Je détesterais me dire qu’un jour je serai trop embarrassé pour ne serait-ce que me remémorer mes années de rôliste. Dites-moi ce que vous en pensez s’il vous plaît, merci ; et je serais ravi de savoir ce que l’équipe de Kenzer [l’éditeur du comics KOTD (NdT)] en pense, elle aussi.
Paul Susac - En faveur des rôlistes
J’écris en réponse au rôliste canadien anonyme dont la lettre est parue dans KODT n°88. Je m’appelle Paul Susac, j’ai 40 ans, je suis superviseur dans le domaine de la santé mentale et je joue au JdR depuis l’âge de 13 ans. Cela fait 27 ans dans ce loisir, et je n’ai aucune intention de le laisser tomber.
Au cours de mes années de JdR (principalement D&D), il m’est arrivé de me sentir comme toi. J’ai déjà caché mes livres de Jeu de Rôles avant un rancard à la maison et je n’ai pas toujours partagé mon « petit secret de nerd » avec mes collègues. Le temps a passé et je me suis inquiété d’être pris moins au sérieux professionnellement si on apprenait que je jouait aux JdR. J’ai déménagé quelques fois et j’ai toujours retrouvé de nouveaux groupes de jeu, mais je suis toujours un peu anxieux de me révéler publiquement lorsque je commence un nouveau travail ou au sein de mes voisin-es. Je vois très bien de quoi tu parles.
En même temps, j’ai connu beaucoup de rôlistes dans ma vie. Probablement bien au-delà de 100 personnes avec qui j’ai joué pendant un an ou plus. J’en ai connu en tant qu’étudiant, en tant que jeune adulte essayant de faire sa place dans le monde, en tant que parent entouré d’autres parents, et en tant que professionnel expérimenté qui avance dans sa carrière. Au cours de cette expérience, j’ai remarqué plusieurs choses où (je me plais à penser) mon expertise dans le milieu de la santé mentale m’a offert un angle intéressant.
1) Les rôlistes sont intelligents. C’est un stéréotype, mais il est plutôt juste dans l’ensemble. Les rôlistes aiment faire appel à des raisonnements abstraits et des exercices de pensée. Iels apprécient valider et justifier leurs opinions avec des arguments pertinents et des raisonnements bien construits.
2) Les rôlistes sont éduqué-e-s et professionnel-les. Parmi celles et ceux avec qui j’ai joué, il y a eu une psychologue, un psychiatre, une biologiste moléculaire, un officier de police, une électricienne syndiquée, un anthropologiste, une programmeuse informatique, un linguiste de niveau doctorat, une étudiante infirmière, un vétérinaire, 2 ou 3 travailleuses sociales, un commercial, des douzaines d’étudiant-es et un ou deux soldats. Même ceux qui n’ont pas fait d’études poussées sont extrêmement cultivés, et affectionnent développer leurs capacités cognitives et d’exprimer leur créativité de manière abstraite.
3) Les rôlistes sont sobres. Je n’ai connu que deux rôlistes qui consommaient régulièrement de la drogue (de la marijuana). Dans la poignée qui buvaient de l’alcool, personne n’en consommait avec excès, juste 1 à 3 bières par partie. La vaste majorité considère le Pepsi comme leur « drogue préférée » .
4) Les rôlistes sont prosociaux et non-violents. Aucun de ceux que j’ai connus n’a jamais considéré la violence ou l’exploitation d’autres êtres humains comme une solution acceptable à un problème. Celleux dans l’armée adhèrent aux vertus militaires de courage, d’honneur et de respect des directives de leur statut. La criminalité n’est pas une caractéristique que j’attribue aux rôlistes.
5) Les rôlistes sont ouvert-es d’esprit. En règle générale, je n’ai pas connu de rôliste sexiste, homophobe, raciste ou prompt à porter des jugements(2). Iels présentent au contraire une acceptation large d’esprit des modes de vie alternatifs, des ethnies et des préférences. La plupart des nerds ne comprennent que mieux la douleur d’être ostracisé, et choisissent de ne pas l’infliger aux autres. En général, iels accordent de l’importance à la diversité, l’ouverture et la raison.
6) Les rôlistes sont responsables. Ceux et celles que j’ai connu (certains étant mes collègues) sont bons travailleurs, assument leurs responsabilités professionnelles et familiales. Ils font de bons parents, et des époux et voisins attentionnés.
Je ne peux pas dire que mon expérience représente l’ensemble des rôlistes. Je ne vais certainement pas dire qu’iels sont toutes et tous des anges ou des saints. Mais si je me demande : est-ce que je voudrais que ma fille fréquente un-e rôliste ? MAIS CARRÉMENT ! Je me sentirais bien mieux que si c’était quelqu’un d’un autre groupe de types des environs. Je pense que ce loisir attire des personnes saines. Est-ce que j’espère que mes filles deviennent rôlistes ? Encore une fois, absolument. Le développement de leur créativité et de leur imagination ne peut qu’être une bonne chose, selon moi.
Au cours de mon expérience, j’ai commencé à examiner ces choses et à faire une analyse personnelle de la sorte de personnes sont les rôlistes. Et vous savez quoi ? Iels s’auto-constituent en groupes d’adultes intelligents, tolérants, responsables et compétents. Je suis fier de me dire rôliste.
Alors, n’abandonne pas le JdR juste parce que tu récoltes un regard bizarre de temps à autre. Au lieu de ça, regarde cette personne dans les yeux et fais-lui comprendre que tu vas bien et qu’elle n’a pas le pouvoir de te définir. N’en fais pas un problème et aies simplement confiance : en t’acceptant toi-même, les autres devront naturellement t’accepter aussi.
Sincèrement,
Paul Susac MA
Article tiré du courrier des lecteurs du Knights of the Dinner Table n°319
(1) NdT : Pour en savoir plus sur la panique morale qui a entouré le jeu de rôle dans les années 1980 et 1990, lisez l'étude le JdR et la droite chrétienne aux Etats-Unis ptgptb [Retour]
(2) NdT : Pour une autre vision de la communauté rôliste qui parfois n’est pas si idyllique, vous pouvez lire par exemple chez PTGPTB Vos gueules les relous ! ou La Marche manquante ou nos articles abordant le sexisme ou le racisme [Retour]
Catégorie
Auteur.ice.s
Nom du site d'Origine
Traducteur.ice.s
Pour aller plus loin…
- sur la difficulté de se présenter comme rôliste : À la recherche d’une définition et La honte du jeu de rôle
- sur les avantages d'être un rôliste : La Gloire du JdR et 10 raisons qui font que les jeux de rôles ont une influence positive sur les enfants et sur les adultes , dont cet extrait sur l'intelligence des rôlistes (dont nous doutons parfois, avouons-le ;)) : "La grande majorité des rôlistes que j’ai rencontrés sont plus intelligents que la moyenne. Je ne prétends pas que c’est le jeu de rôle qui les rend intelligents, mais que, toutes choses égales par ailleurs, une plus grande intelligence rend une personne plus susceptible d’être attirée par le jeu de rôle."
Mention légale importante
Nous vous encourageons à faire un lien vers cette page plutôt que de la copier ailleurs, car toute reproduction de texte qui dépasse la longueur raisonnable d’une citation (c’est-à-dire, en règle générale, un ou deux paragraphes) est strictement interdite. Si vous reproduisez une grande partie ou la totalité du texte de cette page sans l’autorisation écrite de PTGPTB.fr, et que vous diffusez ladite copie publiquement (sites Web, blogs, forums, imprimés, etc.), vous reconnaissez que vous commettez délibérément une violation des lois sur le droit d’auteur, c’est-à-dire un acte illégal passible de poursuites judiciaires.


Ajouter un commentaire