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Jouer, c’est révolutionnaire

Nous vivons à une époque qui nous mesure constamment : heures facturées, nombre d’abonné-es, « temps d’activité », productivité par minute. Tout est compté, optimisé, monétisé. Même les loisirs sont vendus comme un investissement (« génère de l’argent avec ton passe-temps »), comme si la vie était une feuille de calcul aux onglets interminables. Dans ce contexte, s’asseoir pour jouer semble être un geste innocent, presque puéril. Mais c’est tout le contraire. Jouer est une manière de faire grève contre la logique du rendement : c’est arrêter la machine et s’approprier l’expérience du présent en refusant de comptabiliser le temps. C’est profondément subversif.

Imaginez un groupe de JdR : des gens autour d’une table qui lancent des dés en racontant des histoires et en riant d’un bête échec critique. Dans cette pièce, on n’accumule pas les ICP wiki, on ne rédige pas un rapport d’avancement et il n’y a pas de « productivité ». Il y a un pacte temporaire : pendant trois, quatre, dix heures, ce temps appartient à l’imaginaire collectif. La défaite au combat n’est pas un échec, mais une anecdote qui restera dans les mémoires ; la scène où vous avez eu une idée qui semblait absurde et qui finalement a joué un rôle clé ; ce dont tout le monde se rappelle avec affection est, paradoxalement, le capital social le plus précieux que vous possédez.

Prenez par exemple celleux qui passent des heures à peindre leurs miniatures. Chaque coup de pinceau est calme, délibéré, presque liturgique. Aucune urgence : vous ne vendrez pas cette miniature pour payer une hypothèque et elle ne fera pas augmenter le solde de votre compte en banque. Pourquoi c’est important, alors ? Parce que cette pratique développe la patience, le soin et un type d’attention que le système productiviste ne reconnaît pas : l’attention orientée non pas à la production d’une valeur externe, mais au développement d’une vie intérieure. C’est un entraînement d’endurance contre l’accélération permanente de la société dans laquelle on vit.

Dans un wargame, jouer peut devenir secondaire par rapport à la chorégraphie des pièces, au dialogue qui naît lorsqu’on négocie une alliance, au silence tendu lorsque quelqu’un fait une action de jeu magistrale. Dans un jeu coopératif, on n’est pas récompensé-e par un trophée, mais par la sensation partagée d’accomplissement : « nous avons réussi ensemble ». Cette confiance collective, cette solidarité ludique, c’est l’antithèse de la compétition sauvage que nous imposent les marchés.

Jouer, ça reconfigure également le temps. La culture du travail nous impose des délais, des livrables, l’illusion que chaque minute doit devenir une valeur mesurable. Une campagne de JdR dicte une autre temporalité : l’accumulation des histoires, les attentes entre les séances qui nourrissent l’envie et la continuité affective. Peindre une miniature est une pratique artisanale qui remplace l’immédiateté par un rythme soutenable. Cette désobéissance temporelle est une forme de liberté : vous ne vivez pas pour produire, alors autorisez-vous à vous arrêter pour vivre.

Il y a en plus une composante politique et communautaire. Les tables de jeu sont des espaces de formation sociale : on négocie les limites, on apprend à écouter et on pratique l’empathie. Pendant une partie, on identifie les inégalités de pouvoir et on peut les corriger d’un commun accord. On tisse des liens dans les cafés ludiques et les clubs de quartier : les gens seuls trouvent un réseau et on prend soin des autres. C’est une pratique concrète de la mise en commun, de la communauté, loin de l’isolement de la consommation individualisée.

Ceci dit, tout jeu n’est pas révolutionnaire en soi : ils peuvent également reproduire les élitismes, les prix prohibitifs (pour les figurines, les éditions limitées) ou une compétition toxique. La révolution réside dans la manière dont on choisit de jouer, lorsqu’on priorise la compagnie des autres plutôt que les trophées, la lenteur du jeu plutôt que les records, la coopération plutôt que les médailles. Le geste révolutionnaire n’est pas juste de jouer pour jouer, mais de sortir le jeu et le temps qu’il nécessite de la logique mercantile. En gros, refuser que chaque minute ne compte que si elle se traduit en bénéfices.

Et il y a de réels bénéfices sur la santé mentale, la créativité, ou même les compétences sociales comme la négociation, l’improvisation et la gestion des conflits. Les études et les expériences le prouvent : les pratiques ludiques diminuent l’anxiété, augmentent la résilience et entretiennent les compétences narratives et sociales que les marchés ont pour habitude d’ignorer. Jouer n’est pas de la productivité déguisée : c’est un autre genre de travail, celui des soins personnels et des liens.

Donc, la prochaine fois que quelqu’un vous demande « Pourquoi tu perds du temps à jouer ? », répondez-lui que vous êtes en train d’exercer un droit politique de base : celui de décider comment utiliser votre temps. Lorsque vous réunissez des amis pour une séance de JdR, lorsque vous peignez une miniature à votre bureau, lorsque vous passez la soirée à jouer à un jeu de société, vous n’êtes pas puéril-e : vous appliquez un style de vie que le système méprise parce qu’il n’en tire pas de bénéfice direct. C’est en ça que c’est un acte puissant.

Jouer est un acte modeste, et c’est pour cette même raison qu’il est dangereux pour la machine de production. La résistance n’a pas à être spectaculaire : parfois, elle consiste simplement à préparer une table de jeu, des dés, ouvrir une boîte de figurines et refuser, à chaque rire et à chaque jet, que tout soit réduit à un compte bancaire. Récupérer du temps, c’est restaurer sa vie. Le faire en groupe, c’est restaurer la société. Ce n’est pas de l’oisiveté triviale : c’est une révolution quotidienne.

Sélection de commentaires :

Cuchi :

J’ai adoré l’article, c’est siiii mignon et tu as tellement raison que je veux juste que le capitalisme s’arrête pour jouer avec des potes et m’en faire de nouvelle-aux en jouant 😍

Réponse de Revista TURNO :

Nous sommes ravi-es que tu aies aimé. En fin de compte, jouer est ce qui nous fait grandir, apprendre et, surtout, nous amuser. C’est notre oasis dans le désert 🌵

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