Du bon Usage du glauque

un article du site Cavegirl

Avertissement : je vais parler de choses lugubres et faire référence à de la violence sexuelle. Dans le texte, je parle de mon coté « plus nihiliste, tu meurs » et je vais plonger dans des histoires très personnelles. Cela va peut-être dangereusement ressembler à un jeu narratif wiki. Vous êtes libre de sauter ce post si ce n’est pas votre tasse de thé.

Ces derniers temps, il y a eu tout un brouhaha autour d’un scénario de JdR joué en convention et où tous les Personnages-Joueurs ont été violés [La UK Games Expo s’est excusée auprès des participant.es et a banni le MJ responsable à vie. Kevin Rolfe, le MJ conteste les faits (NdT)], ce qui n’est peut-être pas la manière la plus délicate de jouer avec de parfaits inconnus. C’est ce qui m’a décidée à écrire ce post, mais ces idées se bousculaient dans ma tête depuis longtemps.

Oseras-tu entrer dans mon domaine magique ?

Oseras-tu entrer dans mon domaine magique ?

Alors. D’abord, laissez-moi vous parler de Dr. Choi, le pire cauchemar d’un militant anti-avortement.

Dr. Choi était un personnage que je jouais dans une campagne multi-jeux du Monde des Ténèbres grog il y a quelques années. On était tous des serviteurs du Ver à notre manière ; je jouais un Changelin affecté par le Ver qui travaillait pour Pentex. Pentex est (dans le jeu) une compagnie pharmaceutique corrompue spirituellement, connue pour son éthique déplorable et la souillure spirituelle que propagent ses produits, ainsi que pour ses projets annexes liés à des armes biologiques. Plus particulièrement, le Dr Choi travaillait en embryologie – la science du développement embryonnaire. Cellules souches et tout le toutim.

Quelques mois après le début de la campagne, la meute des Danseurs de la Spirale Noire avec laquelle Choi travaillait captura un couple (un homme et une femme) de loups-garous ennemis. Mon PJ les a lobotomisés tous les deux avec des épines en argent (pour les maintenir dociles) et s’est mis à faire reproduire ses nouveaux cobayes. Ça a été le début de la descente de Dr. Choi dans l’atrocité la plus totale, sans aucun remords. Toutes les choses horribles que vous imaginez que mon personnage a faites ? Je les ai faites. J’ai même fait pire.

Les gens disent qu'interpréter des personnages vraiment méchants serait fade parce que faire des choses atroces deviendrait ennuyeux après la première fois. Ces gens-là manquent d’imagination. (Je suis toujours fière que le plus dégénéré des PJ que j’ai jamais joués ait été créée pour Changelin : Le putain de Songe grog, et qu’elle ait réussi à faire passer les simagrées des Tzimisce et des Danseurs de la Spirale Noire pour des enfantillages).

laboratoireLa Doctoresse Choi est peut-être l’exemple le plus extrême de ce genre de choses, et aussi un peu atypique, dans la mesure où je la rendais aussi grotesque et horrible que possible. Tout le monde était d’accord pour plonger pleinement dans l’horreur et voir jusqu’à quel degré nous pouvions assombrir l’univers du Monde des Ténèbres. Il y a d’autres exemples, quand même et la plupart de meilleur goût.

Je participe régulièrement à un Grandeur-Nature  de Vampire : la Mascarade où – entre autres – viol, inceste, torture psychologique, traite d’enfants et autres atrocités sont explicitement de mise. Le système utilise des outils taillés sur mesure pour être sûr que les participant.es choisissent les aspects les plus lugubres et que les participant.es qui n'en veulent pas n’y soient pas contraint.e.s. Mais. J’ai été confrontée à de situations très dégueulasses dans le jeu, et ça m’a procuré beaucoup de … je ne dirais quand même pas « plaisir ». Mais ce sont des souvenirs que je suis contente d’avoir. Ce GN est noir et gothique, a beaucoup d’ambiance et à dire vrai, c’est le meilleur Grandeur-Nature auquel j’aie jamais participé. Il vous donne le frisson. C’est un putain de GN. Franchement, je n'arrive pas à lui rendre hommage comme il se doit. Si [les orgas] Bex et Delia (ou des gens qui les connaissent) lisent ceci, sérieusement, les mots me manquent pour leur exprimer toute ma gratitude pour le travail qu’ils ont réalisé.

Peu de temps après avoir perdu ma grand-mère (qui avait été présente pour moi dans des moments vraiment difficiles, m’avait hébergé quand ça allait mal à la maison – de toute ma famille, c’était probablement elle qui m’était la plus proche) à cause de la maladie d’Alzheimer, j’ai participé à une campagne de Changelin : Le Songe.

Changelin a pour thème récurrent la perte de soi ; si les souvenirs de ta vie en tant que changelin s’évanouissent dans le quotidien de la vie mortelle, comment réagir ? Comment réagissent ceux qui en sont les témoins ? Comment être digne face à l’oubli ? Je venais de voir la personne de ma famille que j'aimais le plus oublier qui elle était et en mourir… Et puis je joue un personnage qui est elle-même dans cette situation et se sent doucement disparaître, en voyant sa réalité se rétracter petit à petit et être remplacée par quelque chose bien plus vide, tout en sachant que dans quelques mois, elle sera entourée de personnes qu’elle ne reconnaîtra pas, et que cela brisera les cœurs de ses anciens amis et amours. Donc elle a fait ses adieux et s’est tuée tant qu’elle était encore elle-même.

Faut dire, c’était hyper triste. J’ai pleuré un peu après la partie. Mais c’était aussi vraiment vachement cathartique. Ça m’a permis de travailler sur tout une masse d’émotions difficiles et compliquées que j’avais auparavant essayé d'ignorer. Ce genre de trucs, c’est la raison pour laquelle nous, en tant qu’espèce, racontons des histoires.

Je vais prochainement commencer une campagne de Vampire : la mascarade 5e édition. Je ne suis pas une fan de TOUT le système, mais la manière dont il met l'accent sur la façon de se nourrir et les Consciences fait vraiment qu’on se concentre sur les aspects très personnels du jeu. Avec les personnages que nous avons créés, on dirait que la violence familiale sera abordée. Et avec mon histoire personnelle de ce côté-là, j’ai encore quelques problèmes émotionnels sur lesquels je dois travailler, mais la table est composée de gens à qui je fais confiance et avec qui je suis à l’aise. Je m’attends à ce que ça devienne noir et intense, et j’attends ça avec impatience

Marge Simpson menaçant d'éteindre la télé qui passe un sport de combat

Vous me trouverez peut-être rabat-joie, mais je crois que personne ne devrait avoir accès à ça si ça ne me plaît pas

Donc, pourquoi je parle de tout ça ?

Bon. La vieille conversation incontournable du Viol Dans Les Parties de JdR  a refait surface.

D’un coté, on a des gens argumentant que les persos devrait toujours avoir le droit de violer à plus soif dans le JdR parce que, euh, « liberté de parole » ? Et si un.e rôliste ne peut pas supporter cela, il ou elle ne devrait pas jouer aux JdR. Car, vous savez … certaines tendances politiques voient dans les alertes aux déclencheurs  (1) (et leurs cousins dans les JdR : les Lignes et Voilesptgptb, etc) un outil des Social Justice Warriors [≈ bien-pensants (NdT)] qui menacent notre si chère civilisation occidentale.

De l’autre coté, nous avons des gens rétorquant qu’il n’est jamais OK de mettre un viol dans une partie. Ce vieil article de James Desborough qui s’appelle avec tact : In Defence Of Rape (en) [[« défense du viol », comme élément  narratif (NdT)] est pointé du doigt et ridiculisé à tout va, comme une grande partie du catalogue de Lamentations of the Flame Princess grog, où les choses deviennent exceptionnellement osées.

Ce qui est important ici : les JdR nommés ci-dessus – qui ne sont, vraiment, que la partie visible de l’iceberg – font partie des meilleures expériences, des plus intenses, des plus gratifiantes que j’aie eues avec le jeu de rôle. Il y a indiscutablement de la place pour ce genre de choses dans le jeu de rôles, et essayer de le retirer prive ce média de son potentiel artistique et émotionnel.

En effet mon JdR favori de tous les temps – Monsterhearts grog par Avery Alder – traite sans détour de la sexualité adolescente bordélique, et ça peut (si les personnages nécessaires apparaissent dans la partie et si les mécanismes appropriés sont déclenchés) dégénérer très vite. C’est un jeu où la sexualité peut être violente, cruelle, utilisée comme arme. Et, je veux dire, j’ai une expérience (limitée) de ce genre de choses mais ça n’empêche rien ; cela me donne de quoi puiser pour étoffer tout cela émotionnellement. Il y a eu des GN qui m’ont fait pleurer comme une madeleine. Il y a eu des jeux où le PNJ que j’interprétais – qui gisait en sang, brisé, secoué par des spasmes, gémissant et hurlant de douleur – a donné un sentiment de malaise aux participant.es. Ces trucs peuvent être puissants. La capacité d’interaction offerte par le média, le fait qu’ il prenne aux tripes (surtout dans les Grandeur-Natures, mais sur table aussi) peut vous faire ressentir des choses de manières qu'on ne retrouve pas dans les autres médias.

Je veux dire, sérieux, j’ai beaucoup parlé du Monde des Ténèbres dans ce texte mais Death Love Doom est à mon humble avis un chef-d’œuvre, vu comment il prend possession de toi et te fait vivre une expérience d’horreur inconfortable dans un genre (D&D) où ces choses ne fonctionnent d’habitude pas si bien.

Mais il y a le revers de la médaille. Utiliserais-je un personnage de Changelin le Songe pour travailler sur mon deuil avec une bande d’inconnus ou de simples connaissances ? Bien sûr que non. Ces trucs vous rendent émotionnellement vulnérables. Ça peut faire trop d'un coup. J’ai eu des séances où on s'est dit : « Bon, cette scène était hardcore, on fait une pause, on commande à manger et on s'éloigne de la partie pour se détendre » parce que ce degré d’intensité est insoutenable sur une trop longue durée.

Il faut des mécanismes de sécurité. Je ne suis pas une super fan de la Carte-X ptgptb en tant que solution principale (je l’ai dit et répété(en))  (2) mais d’autres idées comme les Lignes et Voiles, et des vérifications régulières, etc sont essentielles quand on a l'intention de créer une atmosphère où les gens peuvent s'immerger en se sentant en sécurité et à l'aise. Et d'ailleurs, si tout ça devient trop, il faut arrêter la partie parce que les émotions des gens passent avant la partie sauf quand on est un enfoiré de sociopathe.

danger du GN dans la nature (Je reconnais que, parfois, je ne suis peut-être pas très douée quand il s'agit d'arrêter le jeu pour mon propre bien. Par exemple, j’ai été blessée physiquement pendant des combats Grandeur-Nature parce que je n’ai pas crié « pause !» - le signal pour la santé et la sécurité hors jeu quand quelqu’un était sur le point de me marcher sur la tête. On m’a asséné un coup au visage avec la crosse d’une arme ; j’ai craché une dent et continué à jouer. Je ne suis pas douée pour prendre soin de moi. Mais je m’en fous, je m'amuse et je n’en suis pas encore morte.)

Et puis, personne n'est partant pour ce genre de choses tout le temps. Moi non plus ! La plupart du temps, j’ai envie de me relaxer, lancer les dés, combattre quelques squelettes. Il y a des gens

  • fragiles ou
  • qui n’ont pas les même expériences dans lesquelles puiser,
  • ou qui n’aiment pas s’exposer de cette manière,
  • ou ont des souvenirs ou phobies vraiment horribles,
  • ou bien encore simplement n’aiment pas le genre horrifique.

Pas de problèmes. Je n’aurais pas joué la plupart des trucs ci-dessus avec de parfaits étrangers ou avec des gens que je pensais incapables de les supporter. Même avec mes amis dans la vraie vie, il y en beaucoup avec lesquels je n’aimerais pas jouer à un jeu comme Monsterhearts.

Donc, où est-ce que je veux en venir ? Ce que je veux dire c'est que ce genre de choses est puissant et peut mener à des expériences formidables si on ose y aller franchement. Mais pour que ça marche il faut un niveau de confiance entre toutes les personnes concernées. Tout le monde doit se sentir protégé et doit être d'accord avec la direction que prend la partie.

Évidemment ça ne peut pas marcher si on balance ce genre de choses sur quelqu’un par surprise. Le pourcentage de femmes victimes de viols, harcèlement sexuel, violence conjugale, etc. est terriblement élevé ; Ce n'est une nouvelle pour personne, même pour les moins lucides. Mais, le pourcentage d'hommes victimes de ce genre de merde est aussi étonnamment élevé et personne n’en parle, ce qui est un problème en soi. Ce qui veut dire que, même si vous ne le savez pas, quelqu’un dans le groupe a probablement vécu ce genre de merde.

Si – un grand « si » – vous souhaitez jouer ce genre de choses, il vous faut trouver un groupe d’amis avec qui vous êtes assez à l'aise pour afficher vos émotions, et puis choisir les thèmes que vous souhaitez explorer. Pas nécessairement le viol ! On peut créer une ambiance très sinistre avec l’abandon parental  (3) , la maladie d’Alzheimer, la guerre, toutes sortes de merdes … choisissez un sujet qui va pour votre groupe.

Vous pouvez en faire une blague, et être grotesque et étrange à la fois – voyez la Dr. Choi mentionnée plus haut – mais cela ôte un peu l’expérience de l’horreur et de la catharsis. S’abandonner, prendre [l’histoire] au sérieux et s'immerger dedans, peut vraiment être gratifiant. Je ne force personne mais si vous envisagez de participer à ce genre de jeu, mais que vous n’êtes pas sûr.e, recevez mon approbation. Mais comme dirait un esprit immortel : « C’est l’Horreur sombre de l’inhumanité de l’homme envers l’homme qui est un miam-miam juste de temps en temps, et pas le cookie » (citation de Macaron le Glouton).

Macaron le glouton

Faut peut-être jouer à Paranoia grog ou autre après, pour se rincer le palais.

Sans aucun rapport - je me suis auto-déclarée Grande Prêtresse du Mal de l’ OSRwiki, et j’ai maintenant un chapeau super, des robes de cérémonie menaçantes, et un couteau d’obsidienne à la lame ondulée, et je suis prête à commencer à arracher des cœurs et les offrir à Ungoliant.

IA IA! SHELOB F'TAGN!

Sélection de commentaires

Fuzzy Skinner

Je crois que plein de problèmes peuvent venir du manque de compréhension :

  • Du fait que les parties de JdR jouées en public et en privé sont des bêtes très différentes, et
  • d’essayer de jouer en espérant que ça se passe comme avec les seconds.

Jouer en présence de personnes relativement étrangères peut donner du plaisir, mais les thèmes noirs et émotionnellement forts qui ont pu survenir lors de ma propre campagne de Vampire : La Mascarade n’auraient jamais été possibles sans énormément de confiance entre moi et les joueurs.euses – une confiance qui, dans l’idéal, s’est construite naturellement à partir des amitiés existantes, au lieu d’être cherchée activement seulement pour des raisons de jeu.

… Ça me donne rudement envie de jouer à Changelin, encore plus qu'avant :D

Merci pour ce post quand même.

WestRider

Et oui, au final le fait est que, lors d’une convention ou d’un autre événement public, il est normalement impossible de connaître assez bien son public pour faire quelque chose qui fonctionne. Il faut vraiment un groupe où tous se connaissent assez bien pour savoir quels boutons il faut, et ne faut pas, toucher, et où les participants sont à l’aise pour se demander les uns aux autres de revenir en arrière, quand les choses vont dans une direction qu’ils n’arrivent pas à gérer.

Article original : On the Place Of Grim Subject Matter


(1) NdT : trigger warning en VO. « Désigne l'avertissement qu'un contenu (article, vidéo, film, livre, chanson) comprend des éléments qui peuvent déclencher un traumatisme psychologique chez certaines personnes ». (déf. Radio-Canada) [Retour]

(2) NdT : Dans cet autre article, E. Allen prend position contre la Carte X. Ses arguments sont : Quand on la saisit, c’est trop tard, la scène a déjà été trop difficile à gérer. De plus, on ne va pas la brandir pour interrompre une partie qui marche bien pour les autres participant.es, au milieu d’une scène bien préparée. Par ailleurs, si un.e joueur.euse n’a pas pu gérer ses émotions, ne prend pas la carte et le dit après coup, la responsabilité lui incombera, et pas au MJ qui pourra dire : « c’est ta faute, t’as rien dit. » [Retour]

(3) NdT : Senda Linaugh raconte dans Donnez-moi des sensations ptgptb comment une histoire d'abandon parental la fit pleurer, et elle aima ça ! [Retour]

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