Pour en finir avec “Steal Away Jordan”

Le foyer en ligne de Chauncey de Vega, essayiste et critique culturel, présente  :

Quelques réflexions et interrogations sur le jeu de rôle, le racisme et la mémoire historique

NdT : Steal Away Jordan est un jeu à mi-chemin entre jeu de rôle et jeu éducatif. Il permet de raconter des histoires ayant lieu au XIXe siècle parmi les esclaves.

Chauncey de Vega : Notre discussion sur les liens entre jeu de rôle, origines ethniques et mémoire historique (en) s’est avérée prendre un tour très intéressant. Je suis toujours impressionné par la variété du public de We Are Respectable Negroes et la profondeur et l’intelligence de leurs commentaires. Dans ma publication sur Avatar (en), j’ai mentionné Bill The Lizard, un de mes fidèles compagnons dans mon périple de nerd du ghetto. Il est donc tout naturel qu’il apporte quelques réponses, et soulève quelques questions provocatrices, sur le sujet.

Bill the Lizard

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le post de Chauncey et les commentaires qui ont suivi.

J’ai depuis longtemps le sentiment que le jeu de rôle, et les communautés qui s’y adonnent, méritent d’être étudiés sérieusement dans le cadre d’études anthropologiques, psychologiques et sociologiques.

Cependant, en tant qu’ancien rôliste passionné (adepte de AD&D, Pendragon, Cthulhu, Vampire, Star Wars et bien d’autres), l’idée que Follow the North Star [une sorte de GN éducatif, où vous incarnez un groupe d’esclaves tentant de fuir vers l’Indiana en 1836 (NdT)] ou Steal Away Jordan puisse nous aider à tirer les enseignements de l’Histoire sur l’esclavage (la pire honte que notre nation ait jamais connue après le génocide des Amérindiens) présente un certain… intérêt. Comme Chauncey, je salue les convictions, la créativité et les efforts des créateurs de ces jeux.

Follow the North Star – une animation du parc d’attractions historiques Conner Prairie sur Vimeo.

Et je mets vigoureusement en cause la moralité de leur entreprise.

Mais ce n’est pas parce qu’on peut faire quelque chose qu’il faut le faire. Bien que le concept de ces deux jeux de rôles semble partir d’une bonne intention, en tant que joueur de longue date, critique culturel et anthropologue, je crains que ces jeux ne tendent à banaliser des souffrances historiques et des événements qui furent des crimes contre l’humanité.

Une petite précision : je reconnais tout à fait le potentiel pédagogique des jeux de rôles. Par exemple, lorsque j’étais au lycée, pour étudier les Contes de Canterbury de Chaucer (1), mon professeur faisait prendre à ses élèves l’habit des personnages et les faisait imiter ces pèlerins médiévaux, qu’il s’agisse de chevaliers, de meuniers, d’écuyers ou de cuisiniers. C’était impressionnant de voir à quel point on comprend plus vite la pensée de l’époque et les motivations des personnes qui ont vécu il y a des centaines d’années, quand on se met dans leur peau et qu’on est confronté aux contraintes sociales, religieuses et économiques de leur époque.

À l’université, j’avais aussi un professeur d’anthropologie qui, dans le cadre de son cours sur les difficultés inhérentes à toute communication interculturelle, séparait la classe en deux groupes. Chaque groupe développait alors sa propre fausse “culture” indépendamment de l’autre. Une fois que les deux groupes étaient prêts, la classe simulait alors un “premier contact” et, dans la plupart des cas, les deux groupes se quittaient avec une mauvaise opinion de “l’autre” groupe. Un exercice de la sorte visait à nous aider à saisir la complexité de la culture et l’importance du respect de la différence.

Cependant, ces exercices étaient très vagues et ne présentaient pas de complexité morale. Nous ne simulions pas, par exemple, la misère humaine et/ou la souffrance. Cette distinction est importante et elle explique pourquoi mes expériences d’apprentissage ludique diffèrent de celles qu’offrent Follow the North Star et Steal Away Jordan.

Bien sûr, le jeu de rôle peut aider à gérer des problématiques épineuses. De plus, je n’ai rien contre utiliser un décor historique comme toile de fond pour des histoires plus générales (pourvu que ce décor fasse partie intégrante de l’intrigue). Néanmoins, placer des joueurs dans des rôles de maître et d’esclaves juste pour leur “donner une leçon” (en) sur la barbarie inimaginable que représentait l’esclavage dans le Nouveau Monde me semble, dans l’ensemble, assez irresponsable.

Quelques réflexions et interrogations sur le jeu de rôle

Un jeu de rôle, c’est avant tout un “jeu”. C’est avant tout fait pour s’amuser et ensuite seulement pour, éventuellement, apprendre quelque chose. Par exemple, King Arthur: Pendragon m’a appris beaucoup de choses sur la vie médiévale et la mythologie britannique. Mais je ne peux pas nier le fait que j’ai d’abord voulu y jouer parce que c’était amusant. D’où l’aspect ludique. Appeler Steal Away Jordan un jeu de rôle me semble donc problématique. Comment pouvez-vous vous amuser de la misère des autres, même si l’expérience de jeu est censée avoir quelque valeur pédagogique ?

Je me pose aussi quelques questions sur les limites en pratique du jeu de rôle. Tout d’abord, un maître de jeu ne peut pas forcer ses joueurs à concevoir l’expérience de jeu comme il le désire, lui. Les joueurs ont toute liberté pour agir comme ils le veulent, et ils vont suivre leurs propres motivations, leurs envies du moment et leurs propres objectifs. Lorsque les limites entre joueur et personnage disparaissent de la sorte, les joueurs ont tendance à perdre de vue le scénario ou à “sortir de leur personnage”. Le MJ ne peut que donner une orientation à l’action et croiser les doigts. Au final, ce sont les joueurs qui décident de la direction que va prendre l’action dans le cadre fourni par le MJ.

Dans les jeux sans MJ (freestyle), le groupe impose les règles. Un tel cadre est-il le plus approprié pour étudier en profondeur le [vieux] sud des États-Unis avant la Guerre de sécession et le tourment des esclaves afro-américains ?

Comment, en tant que MJ, vous assurez-vous que les gens jouant à votre “jeu” en retirent vraiment une conscience de l’impact à long terme de l’esclavage ?

Comment, en tant que MJ, vous assurez-vous qu’ils ne font pas que conforter leur mauvaise lecture de l’Histoire ? Ou qu’ils ne donnent pas à leur “personnage” leurs propres valeurs politiques et culturelles, ou leurs préjugés du XXIe siècle ?

Comment, en tant que MJ, renforcez-vous la gravité des problèmes de l’époque sans pour autant minimiser celle d’événements horribles de la vie de tous les jours ? Les personnes que vous jouez, ces personnes qui souffraient il y a encore 150 ans, comprendraient-elles ce que vous faites ?

Je vous le demande encore : est-ce vraiment le meilleur moyen de se souvenir des souffrances de millions de personnes, et de ne pas oublier quatre siècles de sectarisme et de haine raciale ?

Lorsqu’on incite quelqu’un à jouer à un rôle qu’il aurait normalement estimé moralement discutable et stressant, d’étranges choses peuvent se produire, surtout lorsqu’il est question d’interpréter la souffrance de personnes réelles.

Voici quelques expériences de jeu de rôle qui ont vraiment dégénéré :

L’expérience de Stanford

24 étudiants en licence à Stanford avaient été choisis pour jouer le rôle de gardiens de prison et de prisonniers dans un environnement carcéral fictif. On leur attribua au hasard les rôles. L’expérience fut vite arrêtée après six jours, car le professeur Zimbardo en avait perdu le contrôle. Les “gardiens” étaient devenus sadiques et les prisonniers avaient commencé à montrer des signes de troubles émotionnels graves.

La Troisième vague

Des élèves de lycée étudiaient l’Allemagne nazie. Ils ne croyaient pas que les Allemands aient pu accepter la “solution finale” sans réagir. Leur professeur d’Histoire, Ron Jones, décida donc de leur montrer ce qu’était le fascisme en créant une fausse organisation, la “Troisième vague”, et en promouvant des concepts anti-démocratiques dans sa classe. Après seulement quatre jours, le professeur mit abruptement un terme à l’expérience car elle était en train de dégénérer rapidement. Les élèves s’étaient en effet révélés bien plus malléables à l’extrémisme que Jones ne l’avait pensé.

L’expérience de Milgram

Stanley Milgram, un professeur de Yale, décida de démontrer la facilité avec laquelle les gens se soumettent de bon gré à une figure d’autorité, même si celle-ci leur demande de faire des choses qu’ils considéreraient normalement comme moralement répréhensibles. Un étudiant devint donc le “professeur” et un autre “l’apprenant”. “L’apprenant” était au fait de l’expérience alors que le “professeur” croyait que tout était réel. Le “professeur” utilisait ce qu’il pensait être des électrochocs pour punir “l’apprenant” lorsqu’il répondait mal aux questions. En fait, il n’y avait pas d’électrochocs, mais 65 % des “professeurs” administrèrent ce qu’ils croyaient être un choc de 450 volts à leur “apprenant”, juste parce que l’animateur le leur avait demandé.

Sélection de commentaires

Commentaire de Jeff Zahari

Lorsque tu jouais à Pendragon, as-tu vraiment réfléchi aux problèmes de classe sociale et au fait que toute la société féodale était bâtie sur le dos de paysans exploités ?

Commentaire d'olderwoman

Je ne fais moi-même pas de GN, mais mes enfants en font. J’ai songé à les renvoyer vers cet article pour qu’ils postent un commentaire, mais ils ne font que du GN fantastique ou de fantasy, pas du GN “historique”.

Ce jeu me fait penser, non pas à du GN, mais à une simulation de réinsertion post-carcérale qui a été développée dans ma communauté (elle a été conçue sur le même modèle qu’une simulation ayant pour thème “dépendre de l’aide sociale”). Pendant 2 heures, vous ressentez la frustration et le sentiment d’absurdité en essayant d’obéir à des règles et des règlements arbitraires. 7 séquences de 15 minutes servent à simuler une semaine entière. C’est parfaitement irréaliste et pourtant ça permet de faire prendre conscience à des gens de la classe moyenne de ce que peuvent vivre des ex-prisonniers en réinsertion, même s’il est audacieux de penser qu’ils auront vraiment cerné le problème après seulement deux heures.

Notez que l’on mène cette même simulation en prison pour apprendre aux prisonniers ce qu’ils doivent savoir pour réussir leur réinsertion. Dans la communauté, la simulation est menée de façon à ce que vous ne puissiez pas gagner. En prison, elle est orientée de telle sorte que les prisonniers puissent espérer y arriver s’ils se conforment aux règles nécessaires.

La différence réside peut-être dans le fait qu’on n’attend pas des participants qu’ils “incarnent le personnage”. Les participants NE cherchent PAS à incarner le cliché qu’ils ont des prisonniers. Il est juste question de leur faire prendre conscience des obstacles que d‘autres ont à surmonter.

Commentaire d'Anonyme

Je suis toujours dépassé par ce genre de discussions.

Le jeu de rôle, c’est un moyen d’intégrer certains événements ou certaines circonstances, pas vrai ? Ça me fait penser à l’épisode de South Park où les enfants se rendent dans un village pionnier [Saison 12, épisode 7, (NdT) !] où les acteurs ne sortent jamais de leur personnage, même lorsqu’on leur met un revolver sous le nez. Je pense que je saisis un peu ce que vous voulez dire, Monsieur De Vega.

Les personnes impliquées dans ce “jeu de rôle d’esclavage” peuvent autant avoir une idée de ce que la situation devait être, que n’importe lequel d’entre nous peut avoir une idée de ce que ressent un magicien qui pointe sa baguette pour lancer une attaque de glace contre un dragon cracheur de feu. C’est aussi comme participer à une foire médiévale [à la manière des reconstitutions de Provins (NdT)] et parvenir à faire abstraction du fait qu’il y a un parking plein de voitures, camions et camionnettes [à quelques mètres de là]. En partant de ce principe, les Noirs eux-mêmes pourraient donc se lancer dans une partie qui prétendrait que l’esclavage n’a jamais existé.

Mais je m’égare. Qu’est-ce que cette expérience, cette fiction d’empathie peut bien nous apprendre ? L’Histoire telle qu’elle s’est déroulée est attaquée. De tout temps, quiconque avec un peu de jugeote a pu s’en rendre compte. Mais maintenant c’est notre tour.

Et si on faisait un peu de jeu de rôle sur l’Holocauste ? J’ai du sang allemand ! Je veux cacher des gens chez moi et je tremble à l’idée de ce qui pourrait arriver si ça venait à se savoir. Ces idiots font du “jeu de réel”, transplantant leurs mondes imaginaires dans le monde réel, rejetant tant de vérités qu’ils ne voient eux-mêmes plus la différence (2). Ensuite, ils se lancent sans doute à la recherche de “sensations”, d’un “jeu de l’âme” – mais je ne serais pas contre me frotter à un de ces jeux.

Inscrivez-moi pour une de ces parties de “jeu de l’âme”, Monsieur De Vega, car les personnes noires sont un des “phénomènes” les plus intéressants qu’il m’ait été donné de voir.

Article original : A little closure on Steal Away Jordan

(1) NdT : Les Contes de Canterbury est un recueil d’histoires courtes datant du XIIIe siècle. Il s’agit d’un des piliers de la littérature britannique. Un groupe de pèlerins de diverses origines sociales se racontent des histoires pour égayer leurs soirées ; elles ont toutes un ton comique voire grivois. [Retour]

(2) NdT : C’est tout l’objet des discussions théoriques sur la diégèse ptgptb. [Retour]

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