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J’ai gagné un prix

Bannière du blog D-Constructions de Steve Darlington.

C’est toujours un exercice difficile de gagner un prix réputé. Si le jury est un minimum qualifié, alors les nominés vont tous être incroyablement méritants et pourtant des gens tout aussi talentueux seront exclus par pure malchance. Ce hasard est deux fois plus vrai pour le vainqueur. Ceci dit, après cinq ans sans gagner un seul prix Freeplay, je ne vais certainement pas rendre le mien. 

NdT : le Freeplay Independent Games Festival wiki célèbre et récompense depuis 2004 à Melbourne les jeux vidéo indépendants, les artistes marginaux et marginales, les créateur-ices, les développeurs et développeuses citoyennes et les cultures ludiques. Les récompenses comprennent : Excellence (en conception ; art visuel ; son ; narration) ; jeu non-numérique ; micro-jeu ; jeu expérimental ; Prix des étudiants…). Steve fait référence à son Prix du jeu non-numérique 2024, pour The Score - un jeu de création d’histoire par cartes - avec mention honorable pour le jeu-en-une-page Princess Die (que vous pouvez retrouver ici ptgptb).

Logo du Freeplay Independent Games Festival, dont chaque lettre du mot "Freeplay" semble utiliser une police d'écriture et une couleur différentes, sur fond rosâtre. Par exemple, le F est remplacé par un triangle constitué de 7 barres horizontales et le P imite l'écriture cursive.

Mais je dirai que j’accepte mon dernier prix, The Mate Award (en) [le Prix du Pote] avec une grande humilité. Le Prix du Pooooote [remis, lui, par l’Association des auteurs australiens de jeux sur table – TGDA (NdT)]...

Logo du prix "The Maaaaaate". Fond orange, grosse lettres noires qui annoncent le nom du prix, avec à gauche une représentation schématique d'un réseau. En bas à droite, le logo gris et blanc de l'association TGDA.

… récompense une personne qui a contribué à la communauté australienne des jeux sur table. Le gagnant est reconnu comme figure de proue de la collaboration et du partage de savoirs et de compétences. L’objectif de ce prix est de promouvoir le dialogue ouvert et honnête, l’esprit de communauté ainsi que des relations humaines de qualité.

Et j’ai beaucoup à en dire.

Mais d’abord, une petite histoire. Il y a sept ou huit ans, j’étais à une convention et une charmante entreprise locale me proposa de produire du contenu pour leurs jeux. Je suis tout de suite allé voir tous les autres créateurs et créatrices australien-es présent-es à la conv’ et leur ai fait part de cette offre incroyable, et je l’ai aussi mise en ligne. J’ai été très gêné quand l’éditeur m’a recontacté pour me dire « non, Steve, l’offre ne concernait que toi, car nous t’apprécions et aimons ce que tu fais. »

J’aime cette histoire et elle m’amuse un peu, parce que je me vois comme quelqu’un de très ordinaire (grâce à mes parents qui furent extrêmement exigeants à mon égard et déçus quand je n’étais pas à la hauteur). Mais aussi parce que ma première réaction fut d’impliquer tout le monde.

Pour moi, ça a toujours été au centre de l’amour des trucs de nerd : ne pas laisser les gens en-dehors, mais les inclure et être prêt à leur faire découvrir une merveilleuse source de plaisir. Et donc je veux enseigner à tout le monde tout ce que je sais pour les amener à jouer et créer des jeux. Ce que je peux faire est spécial, mais pas dans le sens où c’est fermé à autrui. Comme le dit un Pixar sous-estimé : « la grandeur peut venir de n’importe où ».

Scène dans le film Ratatouille : Rémy le rat est debout sur la paume d'Alfredo l'apprenti cuisinier. Ils se sourient, dos à une énorme baie vitrée derrière laquelle on peut apercevoir les toits et les lumières de Paris sur lesquelles le soleil finit de se coucher à l'horizon.

Donc dans un sens, j’ai fait beaucoup pour aider la communauté ludique locale. Depuis que je suis arrivé à Sydney il y a une dizaine d’années, j’ai vu une évolution lente mais maintenant considérable, orientée vers l’aide et le lien dans la communauté, et cela continue de grandir chaque année. Je suis fier d’y avoir joué un rôle important et que les gens voient ces changements et commencent à y contribuer.

Cependant

Tout ce que je fais est impossible.

J’ai d’énormes problèmes de santé et handicaps chroniques, et je me suis, depuis une décennie, lentement tiré d’une pauvreté désespérante et de la précarité. Je ne dispose d’aucun moyen physique ou financier qu’a un créateur de jeu moyen, qu’iel soit amateur ou autre ; ce qui bien sûr affecte aussi mes aptitudes émotionnelles. Et cela reste vrai, même si les choses se sont grandement améliorées dans ce domaine ces dernières années. Maintenant je peux – parfois – avoir ma propre chambre d’hôtel quand je vais à la convention PAX-Australie wiki (en), mais c’est très récent. Je peux payer moi-même l’impression d’un prototype, mais c’est nouveau. La première fois que j’ai acheté un massicot à 40 AUS$, j’ai sauté le déjeuner pendant une semaine pour couvrir les coûts. Avant, participer à la PAX signifiait emprunter pour le voyage et être hébergé chez des amis (et bien sûr participer au jury ou mener des tables rondes car c’est le seul moyen que j’avais pour y aller).

Mais les gens (dans certains cas, même des inconnus) ont été généreux. Une fois, suite à un étrange quiproquo, j’ai été hébergé dans la maison des parents d’un inconnu, qui savaient uniquement que j’étais un confrère créateur de jeux. (Merci à Stefan et à ses parents !)

Mon premier stand m’a été offert par un créateur formidable qui était heureux de me laisser vendre mes jeux en échange de mon aide pour vendre les siens, bien que nous ne nous connaissions pas très bien.

Mon premier « cours de création » fut organisé et promu par quelqu’un qui m’avait le premier fait prendre conscience de mes propres compétences vingt ans auparavant, quand je n’étais alors qu’un étranger pour lui. Jamie Stegmeier fut très gentil envers moi lors d’une brève discussion via e-mail au sujet des foulancements.

Dès que je suis arrivé à ma première convention PAX, je rencontrai les gens de TGDA et vis le travail qu’ils faisaient ; cela me donna l’espoir que je pourrais vraiment me faire publier en Australie, et me mit sur la voie pour sortir [le jeu de rôle] Relics grog.

Et toute cette aide résonne dans toutes les petites dépenses de tout le reste. J’ai :

  • Emprunté des presses et des sorties papier.

  • Emprunté du temps d’occupation de stands et de l’espace dans des entrepôts.

  • Troqué du travail pour participer gratuitement à des évènements.

  • Proposé des relectures, de l’édition et de l’illustration bénévoles pour en obtenir en retour.

Et plus que tout, j’ai emprunté du courage et échangé de la force. Oui, à chaque fois que je vois des gens avec des chouettes prototypes, des stands impressionnants, des créations formidables, un public qui semble attiré par magie… je me figure être une nullité monumentale, et suis rongé par la jalousie professionnelle… mais je suis aussi inspiré.

Je vois des gens se battre en ayant toutes les chances contre eux, et partager leurs victoires et leurs défaites. Je vois des vieux de la vieille persévérer malgré les difficultés qui augmentent chaque année, et des nouveaux venus qui osent se lancer même s’ils savent ce qui les attend. Je remarque les novices se donner à fond pour apprendre et la vieille garde affûter ses compétences. J’aperçois des idées créatives de génie jaillir comme la foudre, éblouissantes, pures et parfaites. Et j’ai la chance de raconter à des gens que j’ai vu tout cela, ce qui pourrait bien être la chose qui me motive plus que tout.

Je n’irai pas jusqu’à les appeler « ma tribu » ou « ma famille ». Je ne suis pas du genre à me sentir chez moi partout. Mais bien que j’aie toujours été terrifié de montrer mon travail, j’ai toujours été remis sur pied et élevé en me retrouvant parmi mes confrères et consœurs artistes. Nous faisons tous l’impossible, nous faisons face à l’impossible, et la seule chose que nous avons - le seul superpouvoir sur lequel nous pouvons nous appuyer - c’est que l’on peut partager ce combat. Quand j’ai commencé le JdR, c’était assez rare dans ce pays ; maintenant cela a changé.

Ai-je aidé à ce changement ? Oui. Mais chaque jour je marche dans le brasier de l’impossibilité d’être un auteur de jeux, et la seule chose qui me fait continuer est le soutien des autres. Rien de ce que j’ai fait ces dix dernières années ne serait advenu sans tous ces gens qui ne m’ont pas juste montré que c’était possible, mais qui m’ont apporté leur aide et la capacité de le faire. Il n’y aurait pas [ma maison d’édition] Tin Star Games - et pas de Steve faisant toutes ces choses - sans TGDA et ARC [ARC est une association rôliste australienne (NdT)], sans l’aide incroyable des gens de PAX et Freeplay, sans la communauté du milieu, sans le cercle des créateurs de Sydney, sans un million d’inconnus.

J’accepte humblement ce prix, mais c’est dans l’autre sens. [Comme dit le proverbe] :

Il faut tout un village pour élever un enfant.

Offrez-leur cette récompense.

 

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Auteur.ice.s

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