Dilemme moral

Je m’appelle Uri et je vais d’école en école, et de centre de loisir en centre de loisir pour jouer à Donjons & Dragons avec des enfants [des séances hebdomadaires d'1h30, généralement en campagne]. (…) Dans le cadre de mes articles, considérez que mes joueur·ses se répartissent en deux tranches d’âge : les 8-9 ans (débutant·es) et les 10-11 ans (expérimenté·es). Parfois, il y aura des enfants plus jeunes ou plus vieux.

Voici une situation délicate.

Le groupe vient de se procurer un aéronef. Ses membres débordent de joie et se trouvent déjà à bord de ce nouveau «jouet» énorme, cherchant des problèmes (c’est-à-dire de l’XP). Les ennuis ne tardent pas à leur tomber dessus : une raie manta céleste (cloud ray) de la taille d’un terrain de foot sème la panique chez les paysan · nes. Elle fait pleuvoir des éclairs qui enflamment les habitations et les granges. Avec ses gigantesques «ailes», elle crée des rafales qui projettent humains et animaux domestiques à des centaines de mètres, pour les faire s’écraser contre des rochers et des arbres.

Au premier coup d’œil, cela ressemble à une simple rencontre avec combat, que l’on peut résoudre à coup d’épées et de sorts.

Une raie manta céleste devenue démente. Illustration de Ben Wootten (extrait de Dark Sun Creature Catalog)

MAIS

Le groupe aime les animaux. Les joueurs et les joueuses passent leur temps à ramasser des animaux et à tuer des braconniers, en rêvant de domestiquer un jour de puissants animaux familiers (companions) non-humains (ils n’ont pour l’instant que des corbeaux, des écureuils et des chiots). Une raie céleste… c’est plutôt mignon, vous ne trouvez pas ? Essayons de devenir ami·es avec elle !

MAIS

Une série de tests de la compétence Nature révèle au groupe que les raies célestes sont habituellement des créatures paisibles (cela explique peut-être pourquoi c’est une espèce en voie de disparition). Cette raie-ci est autant violente car elle est malade. La maladie ne la tuera pas, mais cela la rendra de plus en plus agressive et démente.

Peut-elle être soignée ? Il faudrait [faire venir] un vétérinaire professionnel pour répondre à cette question. « En avons-nous le temps ? » – « Non, des gens innocents tombent raides morts au sol au moment même où nous parlons ».

Un sérieux désaccord surgit à la table, au sujet de la moralité des actions à entreprendre.

La majorité des participant·es veulent soigner l’animal enragé bien que je répète encore et encore que c’est tout simplement impossible. Ils essayent ceci, cela… tout échoue. Ils échouent car ils doivent échouer, car c’est l’essence-même des tragédies, car la vie n’est pas toujours drôle et agréable, car parfois vous devez vous réveillez et inhaler l’odeur putride du monde… mais je digresse.

[Face a cette majorité,] une minorité de deux enfants veut tuer la créature. Le premier car il joue un paladin ayant juré de protéger ces paysan·es, l’autre enfant est simplement cruel. Les autres enfants l’enferment dans la cuisine, et surveillent aussi de près celui qui joue le paladin.
La majorité comprend une minorité radicale – deux frères, jouant un ranger et un druide. Ils se soucient beaucoup plus de la créature que des paysan·nes. D’après eux, la survie d’un monstre rare vaut bien quelques centaines de mort·es. Ils seraient même prêts à tuer eux-mêmes ces PNJ pour sauver un animal en voie d’extinction. Ils les tueraient volontiers pour voir les corbeaux et vautours les dévorer.

Les tentatives de sauvetage continuent, les Points de Vie de la plupart des PJ tombent à 0, l’aéronef est au bord de la destruction, et la créature est toujours agressive et continue à attaquer brutalement le groupe et son vaisseau. Il semble que les enfants, dans leur optimisme juvénile, continueront d’essayer à sauver tout le monde jusqu’à ce que tous les persos soient morts.

En cas de dilemme moral, consultez LE Livre

Soudain, un coup de canon secoue le vaisseau : un garçon discret m’avait fait passer un mot : « Je fais feu, en secret. »

La créature est morte et un silence de plomb écrase la salle de classe.

Ce garçon, au bord des larmes, dit alors : « J’ai fait ce que vous saviez tous qu’il fallait faire, mais vous aviez trop peur de le faire. Détestez-moi et criez-moi dessus si vous voulez. Vous pouvez même me tuer. Vous savez que j’ai fait ce qu’il fallait. »

Parfois, il n’y a pas de fin heureuse.

Articles originaux : Moral Dilemma #1 ; Moral Dilemma #2

Sélection de commentaires

The Crazy GM

[En tant que MD et] Surtout avec des enfants, j'irais dans le sens de leurs souhaits. Peut-être j'essaierais de trouver une manière de calmer la raie si leurs persos ne peuvent l'apprivoiser. Ou au moins attirer la raie loin du village pour qu'il n'y ait plus de blessés possibles sauf chez les PJ, jusqu'à ce qu'ils puissent faire quelque chose.

Uri - Re: the Crazy GM

Tu supposes qu'il y avait une seule opinion dans le groupe d'enfants. En fait, c'est tout à fait le contraire.

Biglivin

Je n'ai jamais collectionné les animaux de compagnie dans D&D. J'aurais choisi de tuer l'animal pour protéger les paysans, et récupérer les "ailes" et le cuir pour les voiles d'un super-aéronef !

Uri - Re : Biglivin

C'était un avis minoritaire dans le groupe, mais qui a été, euh... présenté de façon très "forte"

Amy

Mince. Des leçons de vie via D&D

Uri - Re : Amy

Ils croyaient, à travers cette campagne, échapper aux horreurs de la vie.

Ils le croyaient...

James Black

C'est juste... Ouah. Ce garçon discret n'en est pas un. C'est un homme courageux

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Pour aller plus loin…

Vous trouverez d’autres articles de PTGPTB traitant de parties avec des enfants, notamment sur comment récompenser ou punir dans Récompenses et Punitionsptgptg ; mais aussi comment, en tant que MJ, confronter vos joueur·euses à des choix éthiques pouvant faire évoluer ou diviser leurs PJ dans Les 5 types de dilemmes éthiquesptgptg

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