Les sœurs Brontë jouaient au JdR bien avant D&D

un article du site Dicebreaker

Les autrices de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent faisaient du jeu de rôle au XIXe siècle

Note de la Traductrice : Jane Eyre est un roman de Charlotte Brontë, paru en 1847, qui a eu un grand succès à sa sortie et aurait aidé à précipiter la publication des romans de ses sœurs Emily et Anne.

Les Hauts de Hurlevent wiki (Wuthering Heights), écrit par Emily Brontë et publié la même année que Jane Eyre, est un roman de vengeance et de rivalité amoureuse prenant place dans une Angleterre rurale – loin de la ville et des mondanités. Les personnages, observés et narrés du point de vue de leur gouvernante, n’ont que faire des conventions morales. L’histoire traite d’adoption, d’enfants qui grandissent ensemble avant de tomber amoureux, de vengeance, d’humiliation et de désespoir. Ce roman aurait choqué les lecteurs et lectrices de l’époque, peu habitués à des descriptions aussi explicites de cruauté. Il a été adapté de nombreuses fois au cinéma.

Agnes Grey, écrit par Anne Brontë et publié fin 1847, est un roman prenant place dans l’Angleterre victorienne. Elle y raconte la vie d’une jeune gouvernante travaillant pour deux familles riches et leurs enfants gâtés. Ce roman serait basé sur le vécu d’Anne Brontë en tant que gouvernante.

En 1845, deux ans avant la parution de son roman Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë voyagea en train jusqu’à York avec sa sœur Anne, qui publiera elle aussi son premier roman, Agnes Grey deux ans plus tard. Pour passer le temps, les deux sœurs jouèrent à un jeu qu’elles aimaient depuis leur enfance et qu’Anne décrit dans son journal :

« Pendant notre voyage, nous fûmes [tour à tour] Ronald Macelgin, Henry Angorra, Juliet Angusteena, Roseabelle, Ella et Julian Egramont, Catherine Navarre et Cordelia Fitzaphnold s’évadant du palais-école pour rejoindre les royalistes rudement repoussés par les républicains victorieux. »

Elles inventaient des personnages aux noms fantaisistes – voici Roseabelle Egramont, votre prochaine voleuse pour votre partie de D&D – et elles narraient des histoires d’évasions et de révolutions spectaculaires.

Toutes leurs histoires faisaient partie d’une saga commencée des années plus tôt avec leur frère Branwell et leur sœur Charlotte. Elles racontaient des histoires sur ces personnages, mais, plus important encore, comme l’écrivit Anne : elles « étaient » ces personnages ; elles incarnaient ces héros imaginaires.

On peut penser que ça se rapprochait d’un jeu de type « et si on disait que… » ou d’un exercice d’écriture créative – c’était les deux à la fois – mais cette création de fiction avait aussi beaucoup en commun avec un jeu de rôles actuel.

Emma Butcher, historienne et autrice, retrace les origines du jeu des Brontë dans The Brontës and War: Fantasy and Conflict in Charlotte and Branwell Brontë's Youthful Writings (2019). Ce jeu aurait commencé 19 ans avant le voyage :

En 1826, le père Brontë rapporte une boîte de petits soldats à ses enfants – ce fut le début de la saga, il et elles jouaient leurs premières histoires en les utilisant comme accessoires posés sur la terre. Elles jouaient aussi dans le presbytère où elles vivaient, autant au lit que devant la cheminée.

Branwell Brontë possédait une collection de figurines qui ferait la fierté de tout joueur ou joueuse de Warhammer Battle. Lorsque son père lui offrit 12 petits soldats comme cadeau d’anniversaire, Branwell les partagea avec ses trois sœurs [Charlotte avait alors 10 ans ;  Branwell 9 ans. Les deux plus jeunes sœurs – sur 6 enfants - Emily et Anne avaient 8 et 6 ans (NdT)] : chacune choisit une figurine et lui donna un nom. Ces quatre soldats devinrent Bonaparte, Gravey, Le Garçon de Salle et le Duc de Wellington. Ils furent les premiers habitants d’un pays qui serait baptisé par la suite « la Confédération des Villes de Verre » et dont Branwell dessina une carte qui n’a besoin que d’une grille hexagonale pour devenir un supplément de Jeu de Rôles sur table.

Ces enfants utilisaient parfois les figurines de soldats en tant qu’avatars ; d’autres fois les enfants entraient eux-mêmes dans le jeu en tant que géants ou génies surplombant ces figurines. Les enfants passaient librement d’un personnage à un autre, changeant de rôles pour jouer tour à tour des chefs d’îles distinctes, chacune ayant sa propre Ville de Verre. En plus de jouer ces histoires, ensemble dans les landes ou dans les lits qu’elles partageaient, les enfants en ont écrit quelques-unes dans des mini-livres, de la taille de boîtes d’allumettes.

Certain.es historien.nes ont émis l’hypothèse que, si ces livres étaient si petits, c’était parce qu’ils étaient faits à l’échelle des soldats ; d’autres pensent que c’était pour économiser du papier car ce matériau était plutôt cher à l’époque. D’après une troisième théorie, ces livres avaient plutôt été faits ainsi pour être illisibles pour le père Brontë, qui était myope : les récits ne comprenaient pas uniquement des histoires de couronnements et d’exils, mais aussi des raids, des batailles et des aventures amoureuses. Leurs histoires ressemblaient en quelque sorte au Livre Bleu bastion (« bluebooking ») décrit par l’auteur Aaron Allston dans Strike Force grog, son supplément de 1988 au jeu Champion : un journal de bord partagé qui permettait aux joueurs et joueuses d’imaginer la vie de leurs personnages en dehors de ce qu’ils vivaient à la table, et d’y inclure des éléments romantiques devant lesquels les joueur.euses adoslescent.es incarnant des super-héros se seraient dérobés.

Les sœurs Brontë ne sont pas les seules personnalités littéraires à avoir imaginé leur propre monde de jeu pendant leur enfance. Emma Butcher compare leurs livres aux magazines Hyde Park Gate News de la jeune Virginia Woolf et sa famille, ainsi qu’aux textes qu’écrivait Hartley Coleridge – fils [du poète] Samuel Taylor wiki – à propos d’un continent nommé Ejuxria. « Les mondes des Brontë sont cependant vraiment singuliers, par leur taille et la quantité qui en est parvenue jusqu’à nous. » nous dit E. Butcher.

Dans ces mini-livrets que les enfants Brontë nommaient Le Magazine des jeunes hommes de Blackwood, les aînés Charlotte et Branwell avaient tendance à écrire des textes sur les morts, les batailles, les menaces, les exils byroniens  (1), et ces textes prenaient de haut les contributions de leurs innocentes petites sœurs. Écrivant du point de vue de son personnage Charles Wellesly, Charlotte allait sur Parry’s Land, l’île-nation d’Emily, pour se plaindre qu’« au lieu de grands hommes musclés prêts à se battre avec leurs fusils à l’épaule ou déjà entre leurs mains, je ne voyais que de petits êtres faits d’eau et de lait, en vestes proprettes de lin bleues et avec des tabliers blancs. ».

Des années plus tard, Emily finira par créer Heathcliff, homme grand et musclé, armé et coureur de jupons, dans son roman Les Hauts de Hurlevent. Mais à l’époque, Charlotte et Branwell cherchaient à rendre le jeu plus mature : si Vampire : La Mascarade avait existé au XIXe siècle, ces deux-là y auraient certainement joué.

Lorsque les sœurs aînées quittèrent la maison familiale, Emily et Anne – fatiguées d’être mises à l’écart et moquées – créèrent un nouveau monde appelé Gondal, tandis que Charlotte et Branwell déménageaient leurs personnages dans un cadre plus mature nommé Angria. Tout cela, on le sait grâce à la fréquence à laquelle ces mondes apparaissent dans leurs lettres : ce fut, bien avant l’heure, un jeu de rôles par correspondance.

D’après l’historienne Emma Butcher,

La Ville de Verre et Angria sont très étendues, (…) Charlotte et Branwell ont correspondu régulièrement dans ces univers pendant plus de 10 ans. Ce récit à deux voix est également accompagné de poèmes, de pièces de théâtre, de dessins et d’autres créations. Il est plus compliqué de parler de l’univers de Gondal car seuls quelques poèmes et œuvres d’art subsistent ; on suppose qu’une énorme quantité de prose existait mais a été perdue. Toutefois,  la poésie nous permet de déduire qu’il s’agissait d’un monde pleinement développé.

Au cours de leurs parties les plus anciennes, les personnages mouraient parfois mais étaient ressuscités, souvent par des génies (les jeunes enfants Brontë ont eu une période Mille et Une Nuits)  ou parfois par un médecin voleur de cadavres nommé Hume Badey. Ce personnage possédait une « cuve de macération » capable de revigorer les morts. La magie de résurrection était aussi courante dans les Villes de Verre que dans une campagne typique de D&D5. Mais lorsque Charlotte et Branwell commencèrent leur jeu par correspondance dans l’univers d’Angria, le goût de Branwell pour tuer les personnages dans des batailles devint un problème. Lorsque la Duchesse adorée de Charlotte fut tuée, elle écrivit dans son journal :

« Est-elle seule dans la terre glaciale de cette morne nuit ? Je ne peux supporter de penser à quel point elle a dû mourir sans espoir ni joie. »

Charlotte semble aussi endeuillée que tout.e rôliste qui vient de perdre un de ses personnages favoris.

Emma Butcher admet qu’il y a de nombreux points communs entre les jeux des Brontë et les JdR actuels :

« Tout à fait ; ces histoires sont basées sur l’imagination et la simulation. Elles se sentaient très liées à leurs personnages et utilisaient des alter-ego pour narrer leurs histoires et jouer des rôles. Il ne s’agissait pas de récits isolés, c’étaient toujours des histoires au long cours. Dans chacune d’entre elles, les personnages et évènements étaient étoffés et intégrés à de nouveaux arcs narratifs. De la même façon, la structure collaborative de ces sagas avait comme résultat que les histoires étaient déterminées par la façon dont chaque autrice/joueuse répondait aux nouveaux développements de l’intrigue.

Bien que cela advint sans dés ni MJ, plus de 100 ans avant que Dave Arneson et Gary Gygax n’explorent les univers de Blackmoor et Greyhawk dans D&D, on peut affirmer que les enfants Brontë jouaient des rôles dans Angria et Gondal.

Article original : The authors of Wuthering Heights and Jane Eyre were roleplaying long before Dungeons & Dragons


(1) NdT : L’adjectif "byronien" désigne l’archétype du personnage romantique (au sens du mouvement culturel du XIXe siècle), inspiré par les personnages de Lord Byron, poète et politicien. Ces personnages sont des héros à la fois tristes, solitaires et empreints de vengeance, défendant corps et âme des valeurs face à la société, dans l’esprit du « rebelle romantique ». La plupart des vampires sont byroniens : « à la fois méchants et victimes. » Une vidéo, sous-titrée en anglais, explique bien cet archétype en moins d’un quart d’heure : The Byronic Hero Youtube. Un court article francophone existe aussi sur Wikipédia : Héros byronien. [Retour]

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