Rétablir les lignes de communication

La chose la plus importante à maîtriser, dans le métier de policier, ce n’est ni le droit, ni la procédure policière, ni comment tirer au pistolet (en l’occurrence, je n’ai tiré que deux fois par an les 16 dernières années : au stand de tir du service de police de New York), ni la boxe ou les prises de catch… Tout ça ne sert à rien si on ne sait pas y faire avec les gens. Ou plutôt, et c’est peut-être encore plus important, si on sait gérer les gens et avoir un bon contact avec eux ; ça permet de moins avoir à compter sur le reste. On apprend à désamorcer un problème avant que des mesures plus drastiques ne soient nécessaires.

C’était la fin du printemps, une de ces nuits où le temps est très doux. L’avantage de ce type de nuit lorsqu’on doit faire du bitume c’est qu’on sait qu’on va pas se peler le cul, comme c’est plutôt le cas lors des nuits plus fraîches. L’inconvénient, c’est que toutes les racailles du coin sont aussi dans la rue pour profiter du beau temps.

Cette nuit-là, ça s’est gâté peu après le coucher du soleil. Deux jeunes apprentis-gangsters avaient décidé de braquer le Taco Bell [un fast-food tex-mex (NdT)] de Webster Avenue, côté 44e circonscription. Je pense avoir mentionné la pénurie de fast-foods du côté de la 42e, ma circonscription à l’époque. On avait un White Castle/Church’s Chicken (1) de notre côté de Webster Avenue, alors que dans la 44e se trouvait le seul Taco Bell à des kilomètres à la ronde. Au moment même où nos deux crétins braquaient le caissier, une des unités des Stups du sud du Bronx entrait dans le Taco Bell pour dîner. Bien évidemment, c’est à partir de ce moment que les choses ont commencé à dégénérer.

Apparemment, la réaction appropriée au “Police ! Ne bougez plus !” est de tirer dans la direction d’où vient la voix tout en essayant de fuir les lieux. Les échanges de coups de feu se sont poursuivis jusque dans la rue, et ont pris fin avec la mort de l’un des deux voyous et la fuite de l’autre, qui sera cueilli plus tard. Aucun flic n’avait été blessé, 1-0 pour les gentils. Sauf qu’ils n’arrivaient pas à retrouver le flingue du tireur.

C’est à ce moment que moi et les autres bleusailles entrions en jeu. Deux d’entre nous faisaient leur ronde sur Webster Avenue côté 42e, deux autres étaient sur Park Avenue. Le sergent nous rassembla pour venir en renfort sur la scène de crime, comme le devient toute fusillade. Les trois autres devaient participer à la recherche de l’arme du crime manquante. Mon boulot ? La gestion de la foule, car une bande de badauds curieux et divers autres autochtones erraient déjà dans le coin.

À ce stade, il faut que je vous fasse un dessin : à notre niveau, Webster Avenue fait sept voies de large. Une voie de stationnement et deux de circulation vers le nord, la même chose en direction du sud. Le terre-plein central, lui aussi de la largeur d’une voie, amène le total à sept. Du côté 42e, les voies en direction du nord, devinez ce que faisaient mes badauds ? Non contents d’occuper la voie de parking et même de bloquer la voie de droite, une poignée d’entre eux erraient jusque sur la voie de gauche. En jetant un coup d’œil au moment où l’on m’assignait la tâche, je comptais facilement plus de 30 personnes, et le temps d’arriver, leur nombre avait augmenté.

Je m’approchai de la foule, ce qui fut vite fait vu que les plus curieux avaient quasiment fait la moitié du chemin.

“M’sieurs dames, je dois vous demander de remonter sur le trottoir.”

Calme, poli, respectueux… j’étais irréprochable. Le front de la foule recula pour libérer une voie de circulation, mais de nouveaux arrivants venaient constamment grossir la masse devant moi. Je me retournai pour regarder le sergent. Il me fit “Ouste !” de la main. Visiblement, avoir gagné une voie ne suffisait pas.

“Excusez-moi ! M’sieurs dames, il faut vraiment que vous reculiez jusqu’au trottoir ! S’il vous plaît !”

Quelques têtes se tournèrent dans ma direction, mais ce qui se passait de l’autre côté de la rue avait l’air plus intéressant. Du ruban jaune, de gros fourgons et leurs gyrophares imposants, un paquet de flics qui se démenaient à la recherche d’on ne savait quoi. Tout ça était beaucoup plus intéressant que le planton isolé juste devant eux. Ils m’ignoraient.

Ça commençait à me frustrer. Je faisais tout dans les règles, je m’adressais aux gens sur un ton poli mais ferme, et ça ne m’avançait à rien. Une tâche toute simple, et je merdais grave. En panique, je tentai un truc qui allait à l’encontre de tout ce qu’on nous avait enseigné à l’école de police : j’improvisai.

“Yo ! J’ai dit bougez de la rue ! La rue, c’est pour les keufs ! Vous, vous avez le trottoir ! Dégagez de ma rue ! J’viens pas sur votre trottoir et vous v’nez pas sur ma rue !”

Et ça a marché. D’abord doucement, mais en moins d’une minute la chaussée était libérée, grâce à quelques encouragements supplémentaires leur rappelant à qui la rue, à qui le trottoir. Même la voie de stationnement se vida. Je n’en croyais pas mes yeux. Contre toute attente, non seulement ça avait marché, mais en plus au-delà de mes plus folles espérances.

Je n’en revenais toujours pas quand quelque chose d’encore plus étonnant se produisit. Quatre jeunes hommes noirs (la foule en était composée à 90 %) qui passaient par là rejoignirent l’attroupement, et, curieux de voir ce qui se passait de l’autre côté de la rue, dépassèrent la foule, maintenant en totalité sur le trottoir.

Avant de pouvoir dire quoi que ce soit, j’entendis un “Yo ! Bougez de la rue ! C’est les keufs qui-z-ont la rue ! Nous on a le trottoir.” venant de l’avant de la foule. Les nouveaux arrivants obéirent à la consigne et rejoignirent la foule sur le trottoir.

Le travail de policier n’a plus jamais été le même pour moi après ça. J’avais appris que pour parler aux gens, il fallait parler leur langage… Parler la même langue ne suffit pas.

Pour aller plus loin avec PTGPTB

Vous dites ? (ptgptb) : l'utilité des langues différentes dans un univers de JdR

Article original : Untangling the lines of communication

(1) NdT : Ces deux petites chaînes de restauration rapide américaines se sont associées et se partagent le restaurant dans certaines zones. [Retour]

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