Scène de crime et Confiture de framboises

C’était ma deuxième semaine de formation sur le terrain, quand on m’a attribué ma première scène de crime. À l’appel du matin, mon coéquipier et moi devions nous rendre sur-le-champ aux HLM sur la 163e Est. Il y avait de nombreuses tours dans la cité, toutes faisant dix ou quatorze étages de haut. Une des premières choses que j’avais remarquées plus tôt dans la semaine était le grand nombre de personnes d’âge moyen et plus jeunes marchant en boitant, ou avec une canne ou en fauteuil roulant. J’en ai discuté avec un flic plus expérimenté que moi, et il a suggéré que c’était lié au grand nombre de fusillades dans le secteur. C’était une explication aussi valable qu’une autre, mais qui ne m’a pas rassuré.

Quand nous sommes arrivés sur place, il devait y avoir au moins une douzaine de voitures de patrouille et de voitures banalisées garées là. Certaines étaient du commissariat ; au moins deux étaient du PSA* (une division qui ne s’occupait que des lieux d’habitation – nos juridictions se recoupaient) et les véhicules banalisés appartenaient probablement aux inspecteurs [detectives]. Il semblait évident que c’était plus qu’une “simple scène de crime”.

Grimper quatre étages par les escaliers n’est jamais amusant, mais j’avais appris à détester les ascenseurs des HLM dès la première fois que j’étais monté dans l’un d’eux – l’accablante puanteur d’urine macérée confinée dans une boîte métallique et non ventilée est loin d’être plaisante. Je ne dis pas que les escaliers sentaient meilleur (ils avaient en plus des excréments canins généreusement étalés un peu partout), mais au moins il y avait un mouvement d’air.

En arrivant sur le palier du quatrième étage, nous vîmes immédiatement notre destination. Juste en face et à droite des escaliers, il y avait une porte ouverte. Il se passait visiblement quelque chose dans l’appartement et les chefs s’affairaient au dehors. En regardant attentivement, nous pouvions voir un corps étalé en travers de l’embrasure et du sang qui éclaboussait la porte.

“Lou, les bleusailles sont là !”

C’est un agent du commissariat qui fit l’annonce, attirant l’attention du Lieutenant en charge de la scène.

“Bon. Mettez-vous en 84 à cet emplacement [code 10-84, les agents préviennent le central qu’ils sont arrivés à destination (NdT)]. Vous devez préserver la scène de crime. Personne ne vient à cet étage, sauf s’ils ont à faire avec la police. Tenez les badauds à l’écart, même si ce sont des nôtres. Je me fiche qu’ils aient des aigles sur les épaules ; s’ils ne font pas partie de l’équipe d’enquête, vous les tenez à distance. Vous pouvez faire ça ?”

Vous pensez que nous allions mettre en question les ordres de Lou ? Bien sûr, on a répondu qu'on pouvait s'en charger. On l'a fait. En quelque sorte. Nous n’avons tenu à l’écart personne qui soit Capitaine ou plus (ce n’est pas comme si nous l’aurions pu), mais nous avons tenu éloignés les simples flics, ainsi que les habitants curieux. Bon sang, on a même entamé une discussion avec deux enquêteurs de la scientifique qui attendaient que les enquêteurs du commissariat finissent afin de pouvoir commencer leur travail. D’une certaine manière, cette conversation nous causa plus de tort que de bien.

Vous voyez, tandis qu'on papotait tous les quatre, un noir d’âge moyen, en costume brun foncé a traversé le couloir depuis l’ascenseur. Il avait l’air d’un enquêteur et s'est dirigé droit vers la porte de l’appartement, celui avec la victime dedans, touchée deux fois à la tête, avec du sang et de la cervelle couvrant le sol. Putain, il a nonchalamment enjambé le corps et s’est présenté à l’un des inspecteurs travaillant sur place. C’était le frère aîné de la victime.

C’est quasiment le plus gros bordel que l’on puisse foutre sur une scène de crime. On l’a fait. Quand l’enquêteur est sorti enragé pour nous hurler dessus, un des techniciens a déclaré qu’il avait laissé passer le frère pour qu’il puisse identifier la victime. C’était une bonne réponse, et elle fit taire l’enquêteur, mais il savait que c’étaient des conneries. Mon sergent instructeur aussi m'a dit que c’étaient des conneries quand je suis revenu au poste, mais il a insisté sur le fait de toujours avoir une réponse. Mais ça c’était plus tard.

On n’avait pas encore fini sur la scène de crime. Les inspecteurs du commissariat emmenèrent le frère de la victime au poste pour avoir plus d’informations. La Scientifique était maintenant aux commandes, et ils ont commencé à prélever des indices. C'était très bien jusqu’à ce que j’entende mon nom appelé depuis l’intérieur de l’appartement.

Je me suis approché de la porte, en faisant de mon mieux pour ne pas regarder le corps, le sang et les morceaux de cervelle devant moi.

J'ai répondu “Ouais ?”, sans savoir pourquoi on m’avait appelé.

“Approche. Tu vas enregistrer les preuves, c’est le moins que tu puisses faire”.

C’était l’inspecteur qui nous avait couverts. C’était le moment de lui rendre la pareille.

“Gamin, dans ton intérêt, regarde-le. Il s’en fiche. Regarde-le et sors ça de ta tête. Tu as toute une carrière de ce genre de trucs et plus, qui t’attend.”

Alors je l’ai fait. J’ai regardé le jeune noir. Milieu de la vingtaine, touché deux fois au devant de la tête, en plein dans le front. Le sang avait commencé à coaguler sur le sol. On pouvait voir des morceaux de matière cérébrale dans le sang. De la confiture de framboise. De la confiture de framboise, avec des morceaux de framboises. C’est ce dans quoi la victime était couchée. C'était mieux que du sang et de la cervelle. Et c'était plus joli aussi.

“Ça va ? Excellent. Entre. T’inquiète pas si tu marches dans le sang, à ce niveau c’est difficile à éviter. Voilà la merde pour laquelle tu vas taper de la paperasse au commissariat.”

J’ai marché dans la confiture de framboise.

Article original : Crime Scene and Raspberry Jam

(1) NdT : L’aigle apparaît sur tous les écussons de la police, mais les officiers portent un aigle supplémentaire sur les épaulettes. [Retour]

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