Bon pour la poubelle

Ce matin, j’ai jeté un œil sur le numéro 19 (mars 1982) du magazine Different Worlds de chez Chaosium. Je trouve presque toujours Different Worlds très intéressant parce que, même quand je n’aime pas ses articles ou suis en désaccord avec ses critiques ou éditoriaux, ce magazine ouvre une fenêtre sur une scène ludique à laquelle je n’ai jamais vraiment pris part. Comme je l’ai déjà mentionné, j’étais un fanboy de TSRwiki à l’époque ; les autres éditeurs étaient des tocards à mes yeux. En conséquence, la « culture » ludique à laquelle on m’avait initié était grandement imprégnée (considération absurde rétrospectivement) de l’idée que TSR était Dieu et Gary Gigax son prophète. Bien sûr j’ai joué à d’autres Jeux de Rôles publiés par d’autres éditeurs et parfois, comme pour L’Appel de Cthulhu, en m’y investissant beaucoup, mais j’ai eu peu de liens directs – et encore moins de compréhension – avec d’autres cultures ludiques fondées sur des principes différents. De ce fait, pour moi, la lecture des anciens numéros de Different Worlds (encore plus que celle de White Dwarf (1) ) est une inestimable correction de cette vision assez limitée dans laquelle je retombe facilement.

Quoiqu’il en soit, dans ce numéro 19, il y a une critique de Dieux et Demi-DieuxGrog (Deities and Demigods) par un certain Patrick Amory. J’ai déjà indiqué mon aversion envers ce supplément pour AD&D, aussi je n’ai pas été étonné par le reproche d’Amory que « Dieux et Demi-Dieux échoue gravement à livrer autre chose qu’un Manuel des Monstres à l’échelle supérieure ». Ce qui reflète fidèlement mon opinion. Le plus intéressant, cependant, est selon moi le développement de cette critique, que je reproduis ici intégralement :

Dieux et Demi-Dieux aurait dû contenir une présentation approfondie de ce à quoi les personnages seraient confrontés dans un monde fantastique : les attributs de la religion, les cérémonies, les croyances, les interactions de ces croyances avec la culture et la société, et non pas un dépeçage de dieux comme Odin et Loki pour en faire de simples monstres à 300-400 points de vie.


À la place, les descriptions de certains de ces aspects sont quasiment inexistantes. Dans la préface, les auteurs déclarent que « le nom des divinités et des héros… ainsi que de nombreux traits de personnalités sont simplifiés afin que chacun les découvre par lui-même… », ce qui se traduit en langage courant par : « les divinités les plus méconnues se voient attribuer des caractéristiques complètes pour un combat à D&D, sans la moindre indication de personnalité, de description, de croyances ou même de position dans les légendes. »


Dieux et Demi-Dieux décrit des monstres, pas des religions. Ce qui est inclus ici n’a pas le moindre intérêt pour quiconque sur le marché du jeu de rôle fantastique et devrait être évité comme la peste. Le découpage brutal, au couteau de boucher, d’anciennes légendes, le manque de tout détail permettant la création d’une religion dans une campagne normale, et l’encouragement à insérer des monstres d’encore plus haut niveau pour la pire sorte de manière de jouer la Fantasy font que Dieux et Demi-Dieux n’est bon que pour la poubelle.

Dans le monde des critiques, celle-ci est particulièrement sévère. Les seuls aspects de ce supplément qui trouvent grâce aux yeux d’Amory sont les “composants de grande qualité”. Même pour une personne n’ayant pas l’utilité de Dieux et Demi-Dieux, je trouve les trois paragraphes cités au-dessus excessifs, mais je soupçonne que, en plus de l’antipathie envers TSR (qui a existé très tôt dans l’histoire du JdR et a augmenté régulièrement tout au long des années 80), la critique d’Amory est représentative d’une culture ludique différente de celle qui était la mienne. J’hésite à la qualifier de « West Coast », car je ne connais rien des antécédents du critique ; mais cette lecture-ci ressemble néanmoins aux caricatures qu’on me faisait(en) des “rôlistes californiens” qui jouaient à des JdR de « hippies » comme Runequest.

Le sujet de cet article n’est pas de condamner Dieux et Demi-Dieux ou l’auteur de cette critique (laissons de côté les différentes approches des présentations des êtres divins dans les JdR), mais de noter que, bien que nous puissions parler « de la communauté rôliste » comme s’il s’agissait d’une entité singulière et unique, elle ne l’est pas. Il y a eu assez tôt plusieurs approches différentes du jeu de rôle, et elles ont coexisté, quoique pas toujours amicalement. Donc, je ne trouve pas surprenant que - presque 40 ans après - ces différentes approches, non seulement existent encore, mais se sont tellement multipliées qu’un terme, apparemment aussi simple que « old school » peut être source de confusion, d’hostilité et de colère.

Article original: Fit Only for the Trashcan

(1) NdT : il s’agit des premiers White Dwarf avec du Jeu de Rôles, des scénarios, des wargames et de la figurine, pas de la version actuelle qui s’apparente au catalogue des produits Games Workshop… [Retour]

Note: 
Aucun vote pour le moment
Catégorie: 
Nom du site d'Origine: 
Traducteur: 
Share

Ajouter un commentaire

Mention légale importante

Nous vous encourageons à faire un lien vers cette page plutôt que de la copier ailleurs, car toute reproduction de texte qui dépasse la longueur raisonnable d’une citation (c’est-à-dire, en règle générale, un ou deux paragraphes) est strictement interdite. Si vous reproduisez une grande partie ou la totalité du texte de cette page sans l’autorisation écrite de PTGPTB (version française), et que vous diffusez ladite copie publiquement (sites Web, blogs, forums, imprimés, etc.), vous reconnaissez que vous commettez délibérément une violation des lois sur le droit d’auteur, c’est-à-dire un acte illégal passible de poursuites judiciaires.