Braunstein : les racines des jeux de rôles

En 2005 je me trouvais à la GenCon tout près des stands d’inscription, feuilletant le programme de la manifestation pendant que la bande débattait pour savoir où aller en premier. J’avais déjà regardé la liste en ligne, mais alors que je parcourais les pages, j’ai repéré un mot que j’avais – je ne sais pourquoi – manqué auparavant : Braunstein.

Je savais (à peu près) ce qu’était Braunstein, alors j’ai traîné toute mon équipe tout au bout de la convention, à un séminaire dans une salle très calme, avec très peu de participants. Et nous nous sommes assis et nous avons écouté.

Qu’est-ce que je savais qui m’a fait les traîner jusqu’à là-bas ?

Je savais que Braunstein était le premier jeu de rôle au monde. Le tout premier.

La plupart des rôlistes n’ont jamais entendu parler de Braunstein. Triste mais vrai. Dans la hiérarchie de la connaissance, vous trouverez le cercle des rôlistes qui connaissent D&D (un très, très grand cercle), puis à l’intérieur de celui-ci le cercle des rôlistes qui connaissent Greyhawk [Tout premier univers de JdR, NdT] (grand, mais plus restreint), et à l’intérieur de celui-ci le cercle de ceux qui connaissent Blackmoor [tout premier décor de JdR, NdT] (encore plus restreint). Et puis, en plein centre, dans l’infiniment petit, se trouvent les personnes qui ont entendu parler de Braunstein. Ce qui est dommage, car Braunstein est leur grand-père à tous.

Major Wesely : Le Premier MJ

“Le Colonel français des Lanciers. Son unité se cache hors du plateau en (B). Il a infiltré la ville en civil pour vérifier ses défenses, et a été arrêté au cours de l’émeute des étudiants hier soir. Commence en prison.”

Braunstein-1

Il était une fois, jouer sur table signifiait faire un wargame. Les jeux de rôles n’existaient pas encore. Les joueurs de wargame se rencontraient et rejouaient des batailles célèbres, en recréant les derniers moments de Saint-Jean d’Acre ou la Bataille de Crécy et en voyant si peut-être, avec habileté et ingéniosité tactique, ils pouvaient modifier le cours de l’histoire.

Le major David Wesely prit son groupe habituel de wargame et essaya quelque chose d’un peu différent. Au lieu de leur faire commander des armées, il plaça les deux chefs adverses dans une ville de Prusse avant la bataille, leurs troupes à proximité mais pas sur scène. Pour donner aux autres joueurs quelque chose d’autre à faire, il leur laissa contrôler d’autres personnes de la ville : le maire, un président d’université, quelques étudiants révolutionnaires, etc… Braunstein fut cette modeste ville éponyme..

Avec ce petit changement, – jouer son personnage au lieu de déplacer ses armées –, le Major Wesely et ses joueurs ont fait un pas dans le jeu de rôle. Non, le Major Wesely n’était pas encore un major à l’époque. Et non, il n’était pas appelé “MJ” ou “MD”, parce que “Maître de jeu” ou “Maître de Donjon” n’existaient pas encore.

Mais un MJ c’est exactement ce qu’il était – le tout premier MJ.

Essayer, encore et encore

Si vous sautiez dans une machine temporelle et demandiez au Major Wesely comment s’était passée la première partie de Braunstein, il vous dirait que ce fut un fiasco. Un bordel complet.

Dans ce qui allait devenir un expérience familière pour tous les MJ venus après lui, il avait préparé cette partie avec un certain déroulement en tête, mais une fois que les joueurs prirent la main, l’enfer se déchaîna. Les joueurs couraient dans tous les sens, tenant des conciliabules dans les coins, planifiant des choses dont l’arbitre ne savait rien – un chaos total. Le cauchemar d’un arbitre.

À sa grande surprise les joueurs en voulurent plus. “Ainsi soit-il”, pensa le pas-encore Major Wesely, “mais cette fois il y aura de l’ordre !”. Créant à nouveau un précédent que les MJ suivront pour les générations à venir, il sévit d’une main de fer pour empêcher le chaos imprévisible qui avait (pensait-il) ruiné sa partie. Un contrôle attentif des interactions des joueurs ! Des communications limitées ! Au fond éliminant tout ce que les joueurs avaient aimé.

Les livres d’histoire nous enseignent que les deux parties de Braunstein suivantes furent accueillies avec des pleurs et des grincements de dents. Les joueurs n’étaient pas satisfaits. Il leur manquait la liberté du premier Braunstein.

Et ainsi le toujours-pas Major Wesely prépara Braunstein 4. Il déplaça le terrain de jeu vers une dictature tropicale, dotée d’une police secrète, d’étudiants révolutionnaires, de ministres des finances corrompus, et du grand leader El Jefe lui-même – une république bananière épanouie.

Sur le papier, Braunstein 4 ressemblait à un wargame ou à un jeu de plateau. La plupart des joueurs contrôlaient des unités (l’armée, la marine fluviale ou la police secrète) et remplissaient des feuilles d’ordres pour les déplacer à chaque tour. Vous voulez vous emparer de la station de radio ? Envoyez des soldats ! (1)

Et il aurait pu en rester ainsi, exception faite des ruses infâmes d’un joueur : Dave Arneson (2).

Dave Arneson : Rôliste Ex Nihilo

“Révolutionnaire pacifique. Gagne des points pour l’impression et la livraison de tracts à chacun de ses révolutionnaires, et plus pour la distribution aux autres civils (qui peuvent être des agents ou des guérilleros, bien sûr…) Commence à domicile. (B-4)”

Braunstein-4, République Bananière

Quand vous avez commencé à faire du jeu de rôle vous avez lu tous ces bouquins, et ils vous disaient que vous pouviez être un prêtre ou un voleur ou un Elfe (ou un vampire ou un Prince d’Ambre) et ils vous disaient que vous devriez sûrement choisir un éclaireur et établir un ordre de marche et écouter aux portes et tous ces autres trucs. Vous baladiez votre personnage et parliez avec de drôles de voix. Tôt ou tard, vous vous êtes peut-être rendu compte que les règles ne faisaient pas fonctionner le jeu, mais que votre imagination le faisait.

Mais… et si vous n’aviez eu aucun de ces livres ? Et si personne ne vous avait jamais expliqué ce qu’était le jeu de rôle ? Auriez-vous été un assez bon joueur pour devenir un rôliste sans même savoir ce qu’était un rôliste ? Pourriez-vous seulement commencer à être un rôliste sorti de nulle part, sans que personne ne vous ait jamais dit comment faire ?

Dave Arneson l’a fait.

Il a menti, escroqué, improvisé, et a joué son personnage à fond. Il est arrivé à la partie avec de fausses cartes de la CIA qu’il avait trafiquées, donc quand un autre joueur “l’arrêtait” ou le fouillait, il pouvait les dégainer. Les autres joueurs déplaçaient toujours les pièces sur le plateau et émettaient des ordres comme dans un wargame, pendant que Dave Arneson tournait autour d’eux et changeait tout le scénario. Il remportait la partie en jouant complètement son rôle.

Vous pouvez voir Dave Arneson comme l’un des parrains de la maîtrise de JdR, mais encore avant ça il était le parrain des rôlistes. Il était, littéralement, le proto-rôliste.

Les rôlistes modernes : Apprenez à un singe à faire des grimaces

“Tu es le chef des étudiants révolutionnaires”, dit Wesely. “Tu gagnes des points de victoire en distribuant des tracts révolutionnaires. Tu en as une mallette pleine.”

Bien plus tard, après avoir convaincu ses partenaires qu’il est vraiment, peut-être, un agent secret de la CIA infiltré, et que la trésorerie du pays tout entier est beaucoup plus en sécurité entre ses mains, le personnage de Dave Arneson est poliment emmené à bord d’un hélicoptère pour disparaître rapidement à l’abri.

Tout en bas, les rues bouillonnent encore de combats, des figurines de soldats de plastique se heurtant contre celles des citoyens innocents et des émeutiers en colère. Sur ses genoux repose la mallette oubliée des tracts révolutionnaires. “Je gagne des points en les distribuant, exact ?” Et d’un geste ample, il remue le couteau dans la plaie, jetant des rouleaux de pages dans le vent de l’hélicoptère, où ils se dispersent et descendent lentement avec paresse sur la ville entière…

Score final : Dave Arneson, + plusieurs milliers de points

Beaucoup de bruit pour rien, diriez-vous, tout ça c’est des trucs de vieux de la vieille. Nous les rôlistes modernes sommes bien au-dessus du crapahutage de donjons et l’écoute aux portes et toutes ces choses primitives. Nous avons des jeux de rôles “indie”, des jeux à histoires (3) et le contrôle narratif et blah blah blah.

Pour sûr. Mais même en évitant les arguments “se hisser sur les épaules de géants” ou “connais tes origines”, regardez bien ce qu’il s’est passé dans cette partie : Dave Arneson a gagné uniquement par le roleplay. Il ne fait pas de combat tactique ou ne joue de quête linéaire débile, il se crée ses propres règles et est, faute de meilleurs mots, un excellent rôliste, toutes définitions modernes du terme comprises. Il crée la partie.

Vous ne pensez pas que Dave Arneson vous aurait botté le cul à Sorcerer et Dogs In The Vineyards (4) ? Dans ce cas, vous n’avez pas bien fait attention. Il vous l’aurait, comme disent les jeunes, mis profond.

Les rôlistes modernes explorent de nouveaux territoires, mais ils se réapproprient également les anciens même s’ils ne les connaissent pas – les terres de leurs ancêtres. Si vous êtes un rôliste indie ou un rôliste révolutionnaire avant-gardiste, les titans de la vieille école comme Dave Arneson et Major Wesely sont des vôtres. Ils essayaient également à leur époque des choses qui n’avaient jamais été faites auparavant. Ce sont vos condisciples.

Chaînon manquant, perte de sens

Qu’est-il arrivé après Braunstein 4 ? Le Major Wesely partit pour l’armée et Dave Arneson commença à mener ses propres “Braunsteins” dans un petit coin de monde imaginaire appelé Blackmoor. Il envoya ses joueurs explorer des donjons. Pour résoudre les combats, il utilisa un système de règles pour figurines appelé Chainmail (5).

Le reste, comme on dit, appartient à l’histoire (Gardons le débat “qui a inventé D&D” pour une autre fois). Je n’en suis pas sûr, mais je devine que Braunstein a fixé la tendance des “noms à couleurs” (braun-stein – “pierre brune” en allemand –, black-moor (lande noire), grey-hawk (faucon gris)) avant que n’arrive D&D.

Alors pourquoi le Major Wesely n’est-il pas resté impliqué dans le JdR alors que ce loisir était en train de s’épanouir ? Pourquoi ne savez-vous pas qui il est ?

Quand il revint de l’armée, les “braunsteins” avaient quitté les situations du monde réel pour des batailles imaginaires contre des orcs et des géants de glace. Il y perdit intérêt car, tandis que les wargames sont une exploration de l’Histoire, le fantastique paraît beaucoup plus vide de sens. Que pouvez-vous apprendre sur le monde réel en jouant à un jeu avec des lézards cracheurs de feu ?

Le Major Wesely, le premier MJ, aurait peut-être été en fait la première personne à dénoncer les jeux de rôles fantastiques comme d’absurdes moyens d’évasion [de la réalité]. Il n’était certainement pas le dernier. D’une certaine manière il avait entièrement raison, mais ce qu’il ne put prévoir, c’est que même le jeu le plus ouvertement onirique ou le jeu tactique le plus ordinaire peuvent rester instructifs (et pas simplement divertissants), parce que nous y jouons avec d’autres humains. Le contenu du jeu peut bien ne rien nous apprendre sur la vie, mais la manière d’y jouer, assis autour d’une table en interagissant avec d’autres personnes, le peut. Bien sûr, je peux dire merci à trente ans de recul de jeu qu’il n’avait pas, alors c’est facile pour moi.

Ramenez ça à aujourd’hui et regardez les jeux de rôles indie récents, des jeux qui abordent des sujets comme l’esclavage, l’amour destructeur ou le doute moral. La question est la même que celle que posait le Major Wesely à l’époque : le désir d’avoir du sens, ou de discuter de réels problèmes dans le contenu du jeu.

À vous de jouer

Ce fut un article très difficile à poser sur le papier, car quels que soient les efforts que j’entreprends, cela reste un compte rendu fictionnel. Ce sont mes souvenirs d’histoires que l’on m’avait racontées à propos d’un jeu joué par quelqu’un il y a 40 ans. C’est sans doute bien loin de la vérité absolue, mais j’espère que c’est très proche de l’esprit de la vérité. Toutes les erreurs ou les déformations sont entièrement les miennes, et non celles du Major Wesely, qui est clair, plein de conseils et sacrément drôle. J’ai également donné l’impression que Dave Arneson avait été le seul joueur de la partie, ou le seul bon joueur, mais bien sûr, c’est une absurdité. Comme dans n’importe quelle partie il y a plus de facettes qu’on ne peut en résumer simplement.

Alors maintenant me demandez-vous, qu’est ce que je fais avec cette tranche d’histoire du JdR ?

Gary Gygax n’est plus des nôtres. Ne souhaitez-vous pas lui avoir parlé ? N’auriez-vous pas voulu lui avoir posé quelques questions ? Alors voila ce qu’il faut faire. Trouvez les gars qui sont encore là et allez leur parler. Quand vous serez à la GenCon cette année, traquez le Major Wesely, ou Dave Arneson, enfermez-les et faites-leur vous raconter ces histoires. Faites ce que nous avons fait et coincez le Major Wesely dans le hall et ne lui donnez pas à manger ou à boire tant qu’il ne vous aura pas vendu la mèche à propos du sombre passé de TSR. Passez par le stand de Lou Zocchi (6) et faites-vous raconter les limites des solides de Platon [polyèdres, NdT]. Mettez votre chapeau d’historien, non pas pour vénérer le passé, mais pour en tirer des leçons.

Ce sont des rôlistes comme vous. Payez-leur une bière, emmenez-les à dîner ou coincez-les simplement dans le couloir – ne les laissez pas s’échapper ! Ce sera une expérience que vous n’oublierez jamais.

Article original : Braunstein: the Roots of Roleplaying Games

Mise à jour : résultats de la GenCon 2008 Braunstein, documents de jeux, et images dans les Braunstein Memories © 2008 Ben Robbins

(1) NdT : Pour avoir une idée de Braunstein 4, cherchez du côté du jeu de plateau Junta [Retour]

(2) NdT : David (Dave) Arneson (1947-2009) fut un créateur de jeu américain. Il est surtout connu pour avoir co-écrit la première édition de Donjons et Dragons avec Gary Gygax [Retour]

(3) NdT : mettant l’accent sur la création de véritables mélodrames ; lire la Trousse à outils interactive (ptgptb) [Retour]

(4) NdT : Sorcerer et Dogs In the Vineyard sont des JdR emblématiques des courants indie et narratifs [Retour]

(5) NdT : Chainmail a été le premier jeu publié par Gary Gygax ; un wargame fantastique avec figurines ; lire le chapitre 1 de l’histoire du JdR (ptgptb) [Retour]

(6) NdT : Lou Zocchi, créateur de jeux, est plus célèbre comme fabricant de dés aux résultats parfaitement équiprobables, et inventeur des dés à 3, 5, 7 et 100 faces. [Retour]

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Pour aller plus loin… panneau-4C

- Cet article fait partie de l'e-book n°6, Une brève Histoire du JdR, un organisation de nos traductions pour une perspective intelligente sur notre loisir.

- une série d’articles sur l’histoire du wargame, en français, publiée sur slate.fr

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