Les GNistes le jouent ekstatikoi

Article publié dans le magazine Panclou n°5, 2001, et dans The Larper n°2, 2002
Certains artistes – sculpteurs, écrivains, acteurs – entrent dans un état particulier lorsqu'ils créent. Dans cet état, pas besoin de passer du temps à se demander ce qui marcherait le mieux dans l'œuvre d'art en cours de création. On sait. On connait les conséquences logiques sans avoir besoin de réfléchir. C'est comme si l'art était vivant à l'intérieur de la tête.

J'ai fouillé la bibliothèque de l'université la plus proche à la recherche de n'importe quel travail traitant de l'inspiration, de la créativité, de l’extase, de l'immersion, de l’eläytyminen [voir le Manifeste de Turku, NdT], ou quoi que ce soit d’autre sur le sujet. En vain ! Apparemment, personne n'a étudié le phénomène, parce qu'au cours du XXe siècle, les savants se sont intéressés au texte et à son public plutôt qu'à l'auteur. Et s'ils s'aventurent à mentionner l'auteur, ils encourent le risque de se faire traiter de « biographes ». Quelle honte !

Réinvestir Aristote

Un érudit, cependant, a fait référence à l'expérience de l'artiste. Dans La Poétique, chapitre 17, Aristote écrit :

"Il faut agencer les histoires (les récits) et grâce à l'expression leur donner leur forme achevée en se mettant le plus possible les situations sous les yeux. Car en les voyant ainsi très clairement, comme si on était sur les lieux mêmes de l'action, on pourra trouver ce qui convient et éviter la moindre contradiction interne.

(...)

Il faut encore autant que possible donner une forme achevée aux histoires en ayant recours aux gestes [en jouant l'action pendant qu'on compose le texte]. En effet, à égalité de dons naturels, ceux qui vivent les passions sont les plus persuasifs : celui qui est dans le désarroi représente le désarroi avec le plus de sincérité, celui qui est en colère représente l'emportement avec le plus de sincérité. Voilà pourquoi l'art poétique est l'affaire de gens naturellement doués ou en proie au délire : les uns sont malléables, les autres sont capables de sortir d'eux-mêmes."

(traduction Michel Magnien, Livre de Poche, p. 131)

NdT : La Poétique est un court ouvrage traitant de l'art poétique, ce qui comprend, - dans la Grèce antique - la poésie lyrique, l'épopée et le théâtre. Les pièces de théâtres étant considérées comme des poèmes joués.
La Poétique a été écrite en grec ancien et ce n'est pas un texte aisé à traduire. Ce que l'on traduit ici par « le délire » renvoie en fait à la capacité [des auteurs de poésie tragique, NdT] de se laisser emporter par son œuvre, de s'immerger en elle...  d'eläytyä [s’immerger, ou « pénétrer dans quelque chose, approfondir quelque chose, s'adonner à » en finlandais, NdT]. « malléables » renvoie au terme grec euplastos [pl. euplastoi - facile à modifier, même racine que « plastique »] et signifie penser logiquement aux personnages et aux situations et ainsi simuler le dénouement. « Sortir de soi-même », d'un autre côté, c'est l'ekstatikos [pl. ekstatikoi], ou « extase » [gens « hors d’eux », comme possédés] qui correspond à l'écriture spontanée, en état d'inspiratio. (Je dois ici m'incliner devant l'autorité de Pentti Saarikoski et de ses commentaires  sur la traduction finnoise qu’il a lui-même réalisée)[1. NdT : les traducteurs s’inclinent de leur côté devant l’autorité de Phersv, rôliste hellénophone et philosophe, et son aide gracieuse et rapide].

Inspiratio est, bien entendu, un mot latin, et signifie « esprit ou souffle entrant en soi ». L'idée grecque classique de l'inspiration est qu'une force extérieure, comme un esprit, une muse ou un dieu, envahit l'esprit de l’artiste et, en quelque sorte, s'occupe de la partie créative pour lui. On ne croit pas aux fantômes dans les années 2000. On croit au subconscient et aux zones inexplorées de l'esprit.

La dixième muse[2. NdT : les Grecs comptaient neuf muses, chacune possédant un art particulier (tragédie, comédie, histoire, etc.)]

Peut-être qu'il y a quelque chose là-dedans, au milieu de toute cette matière grise inutilisée. Lorsqu'on joue un rôle dans un GN ou qu'on improvise sur une scène de théâtre, il existe certains archétypes qui s'imposent facilement et dans lesquels il est facile de s'immerger. Pour le dire de façon métaphysique, ces archétypes sont ces entités qui envahissent l'esprit (qui est toujours sous notre contrôle).

Parfois, lorsqu'on joue un personnage assez longtemps et qu'on explore ses sentiments, ses attitudes et ses souvenirs, il devient un individu « réel », un nouveau rôle dans notre tête. On peut invoquer ce personnage, se couvrir du masque mental de ce personnage et devenir ce personnage. Ce n'est pas un hasard si le mot hypokrites, « acteur » en grec ancien, signifie « celui qui porte un masque »[3. NdT : le français conserve ce sens dans le mot de « personnage », du latin persona qui est le masque porté par les acteurs.].

Lorsqu'on écrit une scène pour plusieurs personnages, ou encore lorsqu'on maîtrise un JdR sur table, le même phénomène se produit sous une forme exagérée. Tous les personnages ou les PNJ commencent à exister dans notre tête. L'artiste n'a pas besoin de chercher consciemment à savoir ce que chaque personnage précis fera ensuite, ou comment chaque personnage répondra à un autre. Ces choses surviennent naturellement. Plusieurs personnages sont inspirés à l'existence puis ils sont ensuite renvoyés au néant lorsqu'ils ne sont plus nécessaires.

Certains écrivains passent leur vie à attendre l'inspiration, d'autres s'asseyent devant un ordinateur et elle leur vient. Certains joueurs ne peuvent pas eläytyä (s’immerger) dans les JdR, pour d'autres c'est une seconde nature. Les muses ne nous favorisent pas de façon égale. C'est un phénomène, tout proche, que personne n'étudie. Foutu modernisme !

Des voix dans la tête

Lorsqu'on s'immerge dans un personnage et que l'on commence à interagir en tant que ce personnage, alors on est en train de faire du roleplay. Une grande partie de l'écriture inspirée (inspired writing) - quand les mots viennent facilement[4. NdT : l’écriture inspirée pourrait aussi être ce moment que connaissent les écrivains, lorsque les personnages semblent prendre leur vie autonome et évoluent d’une façon différente de celle prévue. De plus inspired writing désigne aussi un mode de communication médiumnique avec les esprits, en demandant aux esprits de prendre le contrôle du stylo.], par conséquent, peut être considérée comme faire du roleplay dans sa tête, en maîtrisant la partie pour soi-même et en écrivant le tout sur papier. (Bien entendu, ce n'est pas la seule façon d'écrire, ou même nécessairement la meilleure, mais c'est une technique que de nombreux écrivains utilisent... même s'ils ne réalisent pas nécessairement qu'ils sont en train de le faire et pour sûr, ils n'appellent pas ça « du roleplay ».)

Quels sont donc ces phénomènes ? Ces êtres invisibles qui vivent dans  notre tête, que l'on peut invoquer à discrétion, et qui agiront ensuite à travers nous. Peut-être même en interaction avec d'autres êtres invisibles. Je peux comprendre pourquoi cela ressemblerait à un « délire de l'inspiration ». Mais en ce qui me concerne, cela ressemble beaucoup à du chamanisme.

Si l'on y réfléchit, dans les rituels chamaniques, on entre dans un état de transe pour être possédé par un esprit – inspiré. Alors, on devient cet esprit et l'on interagit avec d'autres esprits. L'interaction peut avoir lieu sur le plan spirituel (ou ce que d'autres nomment « dans la tête ») ou à travers les actions d'autres gens possédés.

Quel que soit le mode de réalisation de l'inspiration (d'ordinaire des plantes hallucinogènes et des rythmes de tambours jouent un rôle), il faut se concentrer sur ce qui se passe effectivement. Plusieurs personnes devenant d'autres personnes et interagissant entre elles à travers ces personnages endossés. Le contact physique n'est pas simulé de façon abstraite. Est-ce que c'est du GN, ou est-ce que le GN, c’est cela?

Vers le troisième millénaire

Les rituels chamaniques sont du GN appliqué à la religion. Nous avons des personnages dans notre tête. De nouveaux personnages viennent se joindre à eux quand on lit une bonne description de personnage et qu'on le joue pendant quelques temps. Ce ne sont  ni des personnes physiques, ni des esprits. Ce sont des individus dans notre tête. Normalement, pour ceux que le monde moderne considère comme étant sains d'esprit, ces individus ne sont pas aussi dominants que ce que l'on considère comme étant son vrai soi. Parfois ils prennent cependant le pas, et on a un aperçu de ce qu'un de nos personnages ferait à notre place.

Des personnages vivent dans notre tête. Et, d'une certaine façon, ils sont réels. D’un autre côté, d’un point de vue plus physique, ils n'ont rien de réel. Mais cela ne les empêche pas d'influencer notre vie. Les hommes préhistoriques qui pratiquaient le chamanisme le savaient, et ils leur vouaient un culte. Le peuple de l'esprit avait la possibilité d'aller de tête en tête et de croître en puissance à travers les histoires que les individus du monde physique racontaient à leur sujet.

Sommes-nous donc les chamanes du Troisième Millénaire ?

Les enfants se sont toujours souvenus du peuple des esprits, bien que la plupart de leurs manifestations soient différentes aujourd'hui. Parfois, les enfants les invoquent quand ils jouent. « Tu seras Luke Skywalker, je serai Han Solo. » C'est du roleplay, et c'est aussi de la possession chamanique. Puis on dit aux gosses que ce ne sont pas des choses que font grandes personnes et comme ils veulent devenir des grandes personnes, ils arrêtent de le faire. Ils oublient le peuple de l’esprit (les fantômes, les mythes, les fées des contes... dans la dimension spirituelle figurative). Figurez-vous que ce n'était pas vraiment le cas jusqu'au siècle des Lumières, mais c'est une autre histoire.

Il est des gens, malgré tout, tels que les artistes, les rôlistes, les adeptes du New Age, les consommateurs de drogues, et d’autres, qui ont redécouvert cette capacité de trouver les personnes en eux et de leur parler. Sommes-nous donc les chamanes du Troisième Millénaire ? Eh bien, oui. Je ne sais pas où cela mène, mais je suis assez convaincu que c'est une bonne chose de continuer à explorer le plan spirituel. Qui sait, en effet, ce qu'on pourrait bien y trouver d’autre ?

article original : Larpers do it ekstatikoi


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