Roleplay, je te frappe !

Je m’appelle Uri et je vais d’école en école, et de centre de loisir en centre de loisir pour jouer à Donjons & Dragons avec des enfants [des séances hebdomadaires d'1h30, généralement en campagne]. (…)

Dans le cadre de mes articles, considérez que mes joueurs se répartissent en deux tranches d’âge : les 8-9 ans (débutants) et les 10-11 ans (expérimentés). Parfois, il y aura des enfants plus jeunes ou plus vieux.

Il existe un certain type d’enfants, habituellement assez jeunes, qui expérimentent D&D sans vraiment incarner un rôle. Ce sont souvent des enfants qui ne peuvent se concentrer longtemps ou pourvu d’une personnalité plus retorse, mais pas toujours. Par le passé, j’avais l’habitude de ranger leur style de jeu dans la catégorie “mauvais roleplay”. Maintenant, il m’apparaît clairement que j’avais tout faux, et que mes outils pour résoudre la situation n’étaient bons non plus.

Je vais vous donner un exemple typique :

MJ : Après avoir exploré les sombres tunnels pendant des heures, vous finissez par trouver la porte du sanctuaire souterrain du docteur Kierstein. Une pathétique créature vous ouvre la porte. C’est un être brisé, incarnant un mélange des pires aspects d’un nain, d’un singe et d’un oiseau. Il vous observe d’un œil soupçonneux et articule difficilement : “Guez-gue fous foulez ?”

Enfant 1 : Je fais un test de Connaissance de la nature pour reconnaître le type de créature dont il s’agit, et si elle est mauvaise.

Enfant 2 : Je lui dis “Amenez-nous à votre maître sur-le-champ ! Nous avons des nouvelles urgentes !”. Je fais aussi un test de Médecine sur la créature pour savoir si je pourrais la réparer, plus tard.

Enfant 3 : Je, heu… j’utilise la Précision elfique.

Enfant 4 ; J’attaque Enfant 2 avec mon harpon !

MJ et Enfant 2 à l’unisson : Mais pourquoi tu fais ça ?

Enfant 4 : Chais pas.

MJ : Non, sérieusement, tu peux faire ce que tu veux, mais donne-moi une bonne raison dans le jeu.

Enfant 4 : D’accord, je me cache dans l’ombre plutôt.

MJ: Pourquoi ?

Et ainsi de suite…


Vous êtes sûrs que c’est le meilleur moment pour consulter la carte ?

En ce qui concerne Enfant3, la raison est évidente : le gamin manque d’assurance et de concentration ; il se tourne donc vers sa feuille de personnage pour être guidé. Après tout, il est plus facile de choisir une option parmi plusieurs que d’imaginer une nouvelle action. Lors d’un combat, lire une capacité au hasard dans sa feuille de personnage s’avère souvent la bonne solution. Les rencontres sociales et les énigmes sont simplement un passage déroutant entre une rencontre de combat et une autre. Dans des cas plus extrêmes, j’ai vu des enfants à qui c’était le tour se contenter de me regarder, lancer un dé et s’écrier tout excité “Quinze !” Et plus souvent encore, si vous regardez sous la table vous verrez qu’ils jouent avec leurs smartphones.

J’ai beaucoup évoqué le problème par le passé, je ne vais donc pas me répéter. Si vous êtes curieux, reportez-vous à Récompenses et Punitions (ptgptb), un article de l’époque Wizards (c-à-d “avant la chute”) qui couvre la question.

En ce qui concerne Enfant 4, c’est une autre histoire : ses actions ne sont pas seulement à côté de la plaque, mais elles nuisent au moral du groupe et exhalent plus un mauvais relent de Grand Theft Auto et consorts qu’un agréable fumet de D&D. Cependant, en admettant qu’il n’agisse pas ainsi parce que Enfant 2 a été méchant avec lui le matin-même, ou parce qu’il est un bourrin de D&D, nous devons nous demander pourquoi il agit ainsi, et ce que nous pouvons faire pour l’aider à rejoindre le Droit Chemin.

Hier j’ai eu la chance de discuter sincèrement avec un enfant qui joue comme ça, mais qui est par ailleurs un garçon agréable et aimable, bien que souffrant d’un sérieux handicap d’apprentissage. Il m’a dit que son but était d’habitude la curiosité de savoir ce qui arriverait selon qu’il fasse ceci ou cela. Quand je lui ai demandé quelle était la motivation de son personnage, il m’a répondu “on s’en fiche”.

Ce que j’ai lu entre les lignes est que son personnage n’était pas son avatar dans un monde ludique imaginaire mais plutôt son instrument pour agir sur ce monde. C’est-à-dire que pour lui, le jeu de rôle ne consiste pas à incarner un personnage, mais plutôt à l’utiliser pour faire des trucs marrants sans se soucier d’immersion, de narration ou d’illusion théâtrale. Ce qui expliquerait pourquoi certains enfants se réfèrent aux figurines en utilisant les mots “jouets” ou “poupées”, aux personnages en tant que “joueurs” et aux PNJ comme des “méchants” ou des “créatures”.

Je me demande maintenant comment leur faire découvrir les joies du véritable jeu de rôle. Je ne sais encore comment, mais si Pelor (wiki en) le veut, je le saurai un jour…

Article original : Role-playing, I Strike at Thee!

NdT : Le titre original de cet article, I strike at thee fait référence aux dernières paroles du capitaine Achab à Moby Dick : “From hell’s heart, I strike at thee” (“Des profondeurs de l’enfer, je te frappe”).

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