L’Humiliation de demander la permission

Pour beaucoup d’entre nous, l’attaque [homophobe] violente et cruelle de la boîte de nuit The Pulse, à Orlando en Floride (1), a laissé des plaies profondes et douloureuses aussi bien dans nos cœurs que dans nos esprits. Mais évidemment, ce n’est rien comparé à la douleur des familles, des ami.es, de la communauté LGBTQ et de la population hispano-américaine des alentours. D’autres, malgré la distance, pleurent, déstabilisés, car ils se sentent liés à ces communautés, à leurs luttes ou à des personnes elles-mêmes directement concernées. De mon côté, ce fut une tristesse tenace mais pas une vive agonie. Étant un homme blanc hétéro, vivant [en Australie] loin de là, j’étais affligé, mais je ne me suis pas effondré.

Jusqu’à aujourd’hui, où une récente blessure ouvrit violemment en moi une tristesse béante et une fureur m’amenant au bord des cris.

Un de mes boulots, c’est de garder des animaux domestiques. C’est un petit boulot, mais non des moindres ; pour beaucoup de gens, leurs animaux domestiques ont presque autant d’importance que leurs enfants et partenaires dans leur liste des êtres les plus précieux au monde. Aujourd’hui, j’ai commencé à travailler pour un nouveau client, qui me laissa son chat le temps d’un long week-end. Alors que je m’apprêtais à commencer, je vérifiai le papier qu’il m’avait remis, pour être sûr de n’avoir rien oublié. Dans la partie « Notes », je remarquai un détail qui m’avait échappé la première fois. Il était écrit :

« Nous recherchons une personne qui soit à l’aise avec le fait de s’occuper de l’animal d’un couple de même sexe ».

J’eus l’impression de recevoir un coup de poing dans le ventre.

Je vis à Sydney, dans la zone inner west [juste à l’ouest du centre des affaires de Sydney, (NdT)], un des endroits les plus ouverts du pays vis-à-vis de la communauté LGBTQ. J’ai rencontré P : il était éducateur d’animaux de compagnies et il avait des horaires assez souples. Je n’aurais probablement jamais rencontré J ou je ne les aurais jamais vus ensemble. Je ne serais jamais allé ailleurs que dans leur cuisine et leur salon. Je n’aurais fait qu’un passage éclair dans leur vie, le temps de quatre jours, ne restant qu’une demi-heure à chaque fois pour donner à manger et à boire à leur chat.

Mais il a tout de même un risque que cela arrive, vous voyez. Certes infime, mais c’était néanmoins possible. Parce que la vie des gens n’est pas invisible. Il y a les photos, les coups de téléphone, les dialogues. Les preuves d’affection douces et discrètes, bien loin de l’excitation d’un mariage ou d’un anniversaire de rencontre, mais avec leur propre force due à leur omniprésence au quotidien. Tout ce qui fait le cœur d’une relation amoureuse.

Et si j’avais remarqué tout ça, il y aurait eu un risque. Le risque que je fasse un commentaire. Une petite remarque sarcastique, une blague déplacée ou une réaction légèrement suffisante. J’aurais pu pincer les lèvres ou faire un petit « tss ». J’aurais pu marmonner quelque chose dans un souffle ou me déplacer de sorte à cacher un autocollant insultant sur ma voiture. J’aurais pu faire mon boulot, puis m’arranger pour ne plus retravailler pour eux à l’avenir. Pire, j’aurais pu mal faire mon travail, avec ce manque de soin qui s’insinue pour accompagner le dédain.

Mais même si tout cela n’est pas arrivé, toutes les autres humiliations, toutes les autres insultes, ces attaques pénibles, ces micro-agressions, sont violentes et cruelles à leur manière. C’est une façon de blesser qui est à des kilomètres de la terrible violence d’un massacre, mais avec sa propre force, due à son omniprésence au quotidien. Voir ça, dans mon monde, ça m’a touché d’une façon dont la fusillade du Pulse avait été incapable, ça a rendu ces morts et cette haine bien plus réelles. L’immensité de cette haine se reflétait à la perfection dans la certitude que, même pour un boulot aussi simple et une rencontre aussi brève, ces clients savaient qu’ils devaient demander la permission. Expliquer. Demander aux autres de faire preuve de tolérance, de peur qu’ils ne puissent offenser quelqu’un.e. Demander le droit d’exister.

Ce fut cette dernière humiliation qui fit lâcher mes nerfs, et je me mis à pleurer.

Qu’est-ce que ça vient faire ici ? Pourquoi en parler sur un site qui cherche à rendre le milieu ludique plus sûr pour les femmes ? Parce que, au fur et à mesure que des voix se sont élevées pour demander à ce milieu de bien accueillir tout le monde, le retour de flammes devint puissant et violent. Et une des tactiques de diversion classiques est de qualifier nos efforts de « signes extérieurs de vertu » (virtue signalling) [similaire au sobriquet Social Justice Warrior, (NdT)], comme si nous faisions ça uniquement pour paraître vertueux aux yeux des autres, pour gagner en statut social aux travers de signaux dénués de sens, comme si le drapeau arc-en-ciel était un fétiche brandi pour montrer que l’on fait partie de la tribu juste et sacrée. Cette accusation va de pair avec celle qui dit qu’agiter ces drapeaux et faire des signes ne mène nulle part ou n’est pas utile.

Après tout, on devrait croire que tout le monde est gentil et sympathique en général, n’est-ce pas ? Pourquoi se plier en quatre pour lister toutes les genres de personnes qui sont les bienvenues ? Pourquoi traiter différemment les femmes, personnes homosexuelles et autres minorités ? Pourquoi leur attribuer une journée spéciale, des lieux non-mixtes, des festivals dédiés, des permissions spéciales ? Est-ce que cela ne revient pas à les traiter différemment, s’attaquant alors au principe même d’égalité ?

C’est la folie la plus sombre, la critique la plus insultante, enrobée dans une inquiétude si factice que ç’en est écœurant. C’est grotesque de croire que la tolérance est une valeur commune, que le plus grand nombre est accueillant.

Parce que je peux vous garantir qu’en ces lieux, dans l’espace public de notre société, dans les magasins de jeux, les clubs de JdR, les tables de JdR – VOTRE table – des gens se sont demandés s’il leur fallait demander la permission. Ils ont peut-être exprimé ce questionnement à voix haute. Parce que ces personnes [homosexuelles] ont besoin de savoir. Elles ont besoin de savoir si elles peuvent appeler leur partenaire au téléphone, si elles peuvent l’embrasser en lui disant au revoir sur le pas de porte, si elles peuvent lui tenir la main quand ils font un jet de sauvegarde, si elles peuvent plaisanter sur leur conjoint.e qui tire à lui ou à elle les draps du lit, ou exprimer leur excitation à l’idée de passer un week-end ensemble ou parler de mariage et de projets d’enfants ou d’aller au carnaval ; si elles peuvent tout simplement faire toutes ces petites choses qui constituent une relation amoureuse et la vie, toutes si fortes dans leur omniprésence au quotidien… ces personnes ont réfléchi à toutes ces choses et se sont demandées…

« Est-ce que tout va bien se passer ? »

Ou devront-elles faire face à des lèvres pincées, des hochements de tête et des « tss » ? Des blagues douteuses ou des remarques sarcastiques ou des réactions suffisantes ? Peut-être que quelqu’un ne dira rien sur le coup, mais ne reviendra pas à jouer la fois suivante. Peut-être que des mots seront échangés entre deux séances et que le ou la rôliste homosexuel.le ne sera pas réinvité.e. Peut-être la campagne va-t-elle s’étioler. Les gens vous évitent du regard, ne sourient pas franchement, ne vous serrent pas dans leurs bras aussi fort quand le groupe sort boire un verre après l’exploration du donjon. Peut-être êtes-vous mis.e de côté définitivement parce que vous existez et que vous n’avez pas demandé la permission pour ça.

Si, comme moi, vous êtes un homme blanc hétéro, vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est fatiguant de demander la permission d’exister. Et si on brandit des drapeaux, ce n’est pas pour indiquer à la tribu que nous sommes des saints, mais pour retirer ce dernier fardeau. Si nous le disons avant qu’iels ne doivent le demander, nous pouvons faire une petite chose pour les exclu.es : retirer l’horrible humiliation de demander la permission.

Cela s’applique aux MESSAGE (2), car les femmes sont mises à l’écart par des centaines de petites agressions, comme l’est certainement la communauté LGBTQ, tout comme les personnes racisées ou appartenant à des religions minoritaires, [ainsi que les handicapées et/ou neuroatypiques (NdT)]. La majorité des gens ne sont pas tolérants ; c’est une foule qui suit la mode, ce qui est le plus visible, et si vous ne rentrez pas dans les critères les plus communs, vous aurez toujours peur d’exister et vous aurez alors besoin de demander la permission, de crainte d’offenser.

Il n’est pas toujours possible d’arrêter les balles, ni la haine. Elles donnent l’impression d’être des choses immenses, des problèmes insolubles. On ne peut qu’à peine éroder les lois cruelles, les séparations inhumaines, le harcèlement incessant et la diffamation malveillante, et cela suscite en nous un sentiment d’impuissance. Évidemment, cela ne va pas nous arrêter, mais il y a aussi des petites choses qu’on peut faire avec un amour profond. Si on ne peut rien faire d’autre, alors faisons les plus petites actions, les plus faciles, celles qui ne nous coûtent rien, mais valent beaucoup pour celles et ceux qui rentrent dans le moule en ravalant leur fierté. Pour une fois, retirons cette très petite - mais la plus acerbe - des humiliations. Que nous puissions avoir la certitude qu’à nos tables, nos clubs, nos boutiques et nos conventions, personne ne soit confronté à l’humiliation de demander la permission.

Article original : The Indignity of Permission


(1) NdT : Cet attentat fit 49 morts, plus le tueur, et fut revendiquée par l’Etat Islamique wiki [Retour]

(2) NdT : Acronyme pour Men Ending Slurs And Sexist Attitudes in the Gaming Environment (“Les hommes qui mettent fin aux attitudes insultantes et sexistes dans le milieu ludique”), mouvement qui vise à rendre le milieu ludique moins hostile aux femmes. [Retour]

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Commentaires

Difficile la tolérance pour toutes et tous. Difficile dans ce monde qui tourne à cent à l'heure, moulinant la réflexion, le bon sens, et plus encore, l'acceptation de l'autre. On aime se croire tolérant, mais cela demande une vigilance de tous les instants, cela nécessite que l'on soit conscientisé.e, et cela, pas question dans nos vies connectées et dociles, de consuméristes bien-pensant. Pour ma part, j'ai tellement de colère contenue en moi qu'il est difficile de faire attention aux uns et aux autres tout le temps. Je me raccroche comme je peux, aux bonnes ondes générées par quelques personnes, à ma créativité, dans laquelle je canalise ce que je peux. Mais c'est difficile de faire attention. Pourtant j'ai de la chance, je suis également blanc, hétéro, dans un pays occidental, et je n'ai que la problématique financière dans mon quotidien. L'injustice, je n'aime pas ça, mais comment lutter? Comment aimer tout le monde?

Pour le jeu de rôle, là aussi c'est difficile, mais l'expérience me permet de repérer les cordes sensibles, d'aider avec mes faibles moyens, à travers le conte, la construction partagée de mondes. C'est finalement mon seul outil efficace pour aider, alors je l'utilise aussi souvent que je le peux. Comme il m'a aidé, il y a maintenant plus de trente ans, je vois que dans cette période qui en rappelle d'autres, sombres et pas si lointaines, il est un outil qui apporte du rire et même un peu d'espoir. Allons-y donc pour le jdr sauveur de l'Humanité.

Auteur : 
Patate des ténèbres

Cet article nous parle d'un sujet important qu'est la discrimination. Certes. Mais était-il nécessaire pour l'argument de faire la comparaison entre les micro-agressions subies au quotidien et le massacre horrible de 50 personnes !?  Je trouve que la facon dont l'auteur met les deux choses en perspective est troublante, pour ne pas dire irrespectueuse vis-à-vis des victimes...

Auteur : 
Anonyme

Tout à fait d'accord, je trouve ça un peu putassier cette manière de procéder. Par ailleurs, est-ce vraiment nécessaire d'utiliser l'écriture inclusive ? Je trouve que c'est laid et ne rend pas du tout honneur à la langue française ni à ceux qui l'utilisent.

Auteur : 
Thezibaim

Bonjour,

Eh bien le commentaire de Géronimo faisait une fixette sur l'intro de l'article, et le commentaire suivant perd complètement de vue le thème ; donc je vous invite tous deux à regarder la lune, pas le doigt, et à vous concentrer sur le fond de l'article, à savoir comment rendre le milieu rôliste plus inclusif (plus ouvert à autrui). Nous serions ravis de lire vos réflexions à ce sujet :)  - sauf si c'est du genre "si ce que je dis vous gêne, vous n'avez qu'à ne pas jouer à ma table" ;)

Concernant l'écriture inclusive, non seulement elle est raccord avec le sujet, mais elle représente pour PTGPTB.fr une manière de reconnaître la place des joueuses dans notre loisir. On s'y habitue ou on s'y habituera ; c'est la langue non-inclusive qu'on trouvera laide... car le français évolue, et actuellement c'est une langue en fait très orientée...

Nous recommandons de prendre le temps de peser le pour et le contre de l'écriture inclusive, comme nous l'avons fait :)

Auteur : 
Rappar

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