Jouer l’autre sexe : se dérober devant le problème

Je sais ce que ça fait d’être vendu comme esclave sexuel.

Pardonnez-moi pour cette entrée en matière un peu racoleuse : je veux dire que mon personnage le sait. Ou plutôt l’a su.

Au cours de l’une de mes premières tentatives pour jouer un personnage féminin, les autres personnages de mon groupe l’ont vendue comme esclave sexuelle à des méchants pirates pour négocier la traversée d’un océan. L’argument était simple et logique : les pirates en question étaient connus pour être impitoyables et violents, pour avoir passé une longue période loin des conforts de la terre ferme, et pour capturer fréquemment des femmes pour exactement cette raison. Étant une assassine avertie et une voleuse intelligente, je pourrais peut-être même trouver un moyen de tirer mon épingle du jeu. Oui vraiment, c’était absolument rationnel et parfaitement cohérent avec l’histoire.

Mais ça n’a pas été très marrant pour moi.

Admettons-le, ce groupe avait pas mal de problèmes, et ses membres cherchaient constamment des occasions de faire pleuvoir le danger, la douleur et l’inconfort sur leurs camarades de tablée. Torture, empoisonnement, trahison, tout cela était déjà arrivé auparavant. Mais ce ne fut que lorsque je jouais un personnage féminin que je fus prostituée.

Mais comme je l’ai dit, c’était logique. Et cohérent avec l’histoire. Les femmes étaient une marchandise dans cet univers pseudo-historique. La possession d’attributs féminins par mon personnage lui donnait beaucoup de valeur. L’argument tenait la route.

Mais ce genre de raisonnement peut être dangereux.

À la même période j’ai maîtrisé une autre partie dans un univers fantastique, où un groupe de jeunes mages avait fait scission d’avec leur ordre, et tentait d’invoquer des démons. La joueuse décida que son personnage (féminin) les avait infiltrés et moi MJ, déterminai – pour des raisons de satire et de caractérisation facile – qu’il pourrait être amusant de jouer les jeunes mages comme des geeks socialement inadaptés, qui élèveraient le nouveau membre féminin de leur guilde jusqu’à une sorte de reine-sorcière hyper-sexualisée. Là encore, le raisonnement tenait le coup. La plupart des mages étaient des hommes dans cet univers. Et leur soif de pouvoir allait bien avec l’envie des récompenses du pouvoir. La satire était piquante, en plus, et les joueurs s’en sont amusés.

Oui en effet, de très bonnes raisons. Mais une terrible erreur dans les deux cas. Ou plutôt trois erreurs enchaînées à la suite. Je suis sûr que vous pouvez les repérer, mais les voici :

1. Les personnages étaient principalement définis par leur genre

2. Leur sexualité en était la principale expression

3. Cette sexualité s’exprimait principalement via l’assujettissement des femmes et la domination masculine

Ce qui est triste, c’est que ces trois erreurs sont si communes, et si récurrentes, que la moitié du temps nous ne nous rendons même pas compte que nous les commettons. En tant que culture, nous nous améliorons pour ce qui est de reconnaître une femme utilisé comme outil scénaristique : quand elle est une demoiselle en détresse, ou quand la petite amie est tuée par un sadique (1) – [commencer à les reconnaître,] c’est mieux, mais pas top – il y a des tas d’autres pièges à éviter.

Pour nous les hommes, il est difficile de ne pas tomber dans ces pièges. Des milliers d’années de littérature, de métaphores, d’allusions et de tics de langage sont inscrits en nous, et la majeure partie de cette culture suit ce type de schémas. Nous sommes culturellement et même biologiquement programmés pour voir les femmes à travers ce prisme : définies premièrement comme étant nos partenaires biologiques, et différenciées de nous par les caractéristiques sexuelles primaires et secondaires. Ce sont donc les choses sur lesquelles nous mettons l’accent dans nos rapports avec l’autre sexe, et nous le faisons inconsciemment et instinctivement, tel un reflet de la culture que nous habitons.

Le jeu de rôle et le jeu narratif rendent ça encore plus difficile : ce sont des domaines où les besoins de l’improvisation et de la création partagée font que nous en revenons sans arrêt aux idées reçues sur chaque sexe et aux généralisations à grand traits pour faire vivre des idées et les partager rapidement. Les clichés sont nos amis mais ils s’entendent bien aussi avec les préjugés et les idées réactionnaires.

Sur un terrain aussi glissant, il n’est pas surprenant que tant d’entre nous se refusent en bloc à jouer des personnages féminins. Surtout si des joueuses sont présentes, nous ne voudrions surtout pas nous moquer de l’autre sexe ou être accusés de mal l’interpréter. Ou bien peut-être avons-nous appris à ne pas le faire, à cause d’une mauvaise expérience avec un groupe comme celui décrit ci-dessus, où l’on faisait clairement sentir ce qu’impliquait de jouer un personnage féminin. D’autres encore peuvent croire en l’idée (fausse) que tout cela consolide : que les femmes sont simplement trop étranges, leur façon de penser et leurs expériences trop différentes de celles des hommes pour qu’on se comprenne – et encore moins pour les interpréter correctement dans un récit commun.

J’ose espérer que ces gens sont peu nombreux, mais je me demande aussi si nous n’aggravons pas le problème en nous dérobant devant. Ce que je veux dire c’est que si nous sommes nombreux à ne pas vouloir prendre le risque de nous planter en jouant une femme, nous finissons par renforcer l’idée qu’elles sont trop compliquées à comprendre. La simple idée qu’elles puissent être “mal jouées” peut renforcer cette croyance, tant que nous ne définissons pas clairement pourquoi elles ont été mal jouées. Nous nous retrouvons dos au mur, coincés entre la consolidation des idées sexistes sur les femmes en réutilisant des clichés sexistes, ou le renforcement des idées sexistes sur les femmes en les rendant trop mystérieuses pour être jouées.

Peut-être que nous devrions juste prendre un peu de recul. Et, pour détourner l’expression, prendre nos ovaires en main et relever le défi (2).

Nous savons, ou devrions savoir, que les femmes ne sont pas des êtres mystérieux et bizarres. Ce sont des êtres humains, tout comme nous. Et peut-être que nous devrions contribuer à faire passer le message en n’attachant pas autant d’importance au genre. Faire en sorte que cela se fonde un peu plus dans le personnage. Assurez-vous qu’être un elfe ou un roublard soit bien plus important. Cela ne veut pas dire rendre insignifiant ou hors sujet le sexe du personnage – il fait partie de l’identité du personnage et doit être pleinement accepté – mais, afin de l’intégrer à la table de jeu et aller au-delà du tabou, cela ne devrait pas être une caractéristique essentielle du personnage. Supprimez les règles sur ce sujet, minimisez l’importance de ce point dans vos univers et types de jeu, et si votre genre de jeu ne peut pas prendre ça en compte, changez-en.

Nous devons aller de l’avant, pour que cela devienne simple comme bonjour d’enfiler ou de retirer une jupe. Parce que ça nous permet de nous rappeler qu’en fait nous ne sommes pas si différents. Et ça nous aide tous.

Bien sûr, cela suppose que vous pouvez faire confiance à vos camarades de jeu pour ne pas vous vendre comme esclave sexuel, ou vous obliger à faire des jets de sauvegarde contre les règles douloureuses. Si ça devait arriver… Alors il est temps qu’ils captent le MESSAGE, et cela sera pour vous une bonne occasion de le faire.

Article original : Skirting the Issue : Playing Cross-Gender

(1) NdT : “fridged” dans la V.O. – est “mise au frigo”. Référence à la mort d’Alex DeWitt, la petite amie du super-héros Green Lantern, assassinée par un super-vilain et déposée dans le réfrigérateur du héros. C’est un exemple de trope où les personnages féminins sont persécutés, afin de mettre en valeur les actions d’un personnage masculin. Voir aussi le mal que l’on a eu à sortir des clichés des films d’épouvante. [Retour]

(2) NdT : Connie Thomson dédramatise le roleplay "transgenre" dans Il lance les dés comme une fille. [Retour]

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Commentaires

Excellent article ! Je ne peux qu'être totalement et entièrement d'accord du début à la fin. On pourrait même parler de la manière dont les PNJ féminins sont abordées par les PJ. Des fois, en tant que MJ, je suis atterré. Surtout que je décide toujours du genre de mes PNJ aléatoirement après les avoir créés. Il m'arrive de faire de même quand je suis joueur : je tire au hasard le genre à la fin de la création de mon personnage (et aussi l'orientation sexuelle si ça a une importance dans le jeu).

En tout cas, personnellement, je ne fais pas de différence entre mes personnages masculins ou féminins. Mais j'ai la chance d'être à des tables où les autres joueurs accordent en général peu d'importance au genre (mais pas tout le temps non plus).

Vu l'histoire, je suis peut-être con, mais j'ai l'impression que le problème vient plus d'un groupe dysfonctionnel qui se tire dans les pattes à tout bout de champ que de sexisme.

Citons l'auteur : "Admettons-le, ce groupe avait pas mal de problèmes, et ses membres cherchaient constamment des occasions de faire pleuvoir le danger, la douleur et l’inconfort sur leurs camarades de tablée. Torture, empoisonnement, trahison, tout cela était déjà arrivé auparavant." Ils ont juste continué dans une lancée qui avait déjà commencé bien avant l'incident. Si la lancée n'était pas misogyne avant, elle ne l'était pas après vu qu'ils ont fait la même chose qu'avant c-à-d jouer à "qui peut trahir l'autre en premier".

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