Aimez le minimax

La théorie des jeux est la théorie mathématique modélisant les actions d’individus totalement égoïstes, ce qui la rend très pertinente pour faire des prévisions. Une autre branche de cette théorie, la théorie altruiste des jeux, s’intéresse aux actions de vraies personnes, mais ses prédictions sont moins bonnes que la précédente, sans doute par ce qu’il est difficile de jauger numériquement les aspects sentimentaux comme le style, les émotions et les sensations d’autrui.

Toutefois, donnez à quelqu’un un problème qui peut s’exprimer en termes purement numériques, et informez-le correctement de ce qui a de la valeur, et il se comportera presque à coup sûr selon les prédictions de la théorie des jeux. Tous les humains font ça et la théorie des jeux nomme ce processus le minimax. Un individu tentera d’obtenir le profit maximal avec le minimum d’efforts.

Dans les cercles rôlistes, on parle de minimaxeur ou de maximisation. Le Guide du Joueur de AD&D2 en discute avec des termes que nous reconnaîtrons, même s’il n’utilise pas ce terme littéralement (je n’ai pas réussi à trouver de bonnes références de ces termes dans les JdR les plus joués. Je sais qu’il y en a. N’hésitez pas à les recopier dans les commentaires)

“Trop souvent, les joueurs sont obsédés par avoir de “bonnes” caractéristiques. Ces joueurs laissent tomber un personnage dès qu’il n’a pas une majorité de caractéristiques au-dessus de la moyenne. Il y en a même qui jugent qu’un personnage est sans intérêt s’il ne possède pas au moins 17 dans au moins une caractéristique ! Bien entendu ces joueurs n’envisageront jamais de jouer un personnage avec un score à 6 ou 7.

Pourtant la capacité à survivre de Rath a moins à voir avec la valeur de ses caractéristiques, qu’avec votre désir de le jouer.”

Player’s Handbook, Advanced Dungeons &Dragons 2nd edition

Donc, nous voyons qu’un rôliste confronté à un système de création de personnage-joueur de jeu de rôle, et qui tente de tirer avantage de ce système, est un mauvais joueur. Un bon joueur au contraire crée son personnage sans prêter aucune attention à ses caractéristiques, son niveau de puissance ou tout autre effet du système de jeu.

Sommes-nous tous d’accord que, pour la majorité des rôlistes, un minimaxeur est un “mauvais joueur” ? Si votre avis est contraire, c’est votre droit, mais vous n’allez pas aimer le reste de l’article.

Remarque : Je voudrais distinguer minimaxeur, powergamer (avide de puissance (NdT)) et grosbill (munchkin). Le minimaxeur tente de maximiser sa puissance en tant que joueur. Le powergamer a un fantasme de puissance et aime jouer des personnages puissants (un tel joueur est attiré par Ambre, Nobilis et le Monde des Ténèbres – des jeux où les PJ ont de grands pouvoirs). Enfin, le grosbill pour moi induit un dysfonctionnement dans le groupe de jeu [en introduisant une compétition où il ne devrait pas y en avoir].

Considérons maintenant la citation de AD&D ci-dessus, et le contexte culturel habituel d’une partie de JdR.

Ayons bien en tête le cadre, ce que je considère être la base de toutes les théories rôlistes : des rôlistes autour d’une table – MJ inclus car c’est un participant – sont des êtres humains jouant à un jeu dans un contexte social normal. Comme dit plus haut, les humains tendent à maximiser leur profit, pourvu que le système soit assez simple.

Dans la plupart des JdR, l’amusement des joueurs, en termes d’efficacité de la contribution à la partie et à l’admiration de leurs pairs, est directement lié à la puissance du personnage (1). (Il y a des exceptions, comme Universalis, mais ce ne sont pas les JdR “classiques” dont je parle ici).

Combinez ces trois éléments, et qu’obtenez-vous ? Beaucoup de frustration.

Hors conditionnement social rigide, tout humain sain d’esprit confronté à une activité de détente devrait chercher à s’y amuser. Si le chemin vers cette participation et cet amusement passe par un système mathématique relativement simple, il utilisera le minimax. C’est juste un comportement humain rationnel.

Et pourtant les joueurs de JdR, confrontés à la même situation, s’abstiennent ou sont honteux de leur façon de faire, et tentent de la cacher. Pourquoi ?

Partons de l’hypothèse que les joueurs dont nous parlons sont sains d’esprit. S’ils luttent contre leur tendance naturelle à l’optimisation, c’est donc à cause de pressions sociales fortes. Par exemple celle de la citation de AD&D ci-dessus.

Le message se traduit donc par “Si vous voulez participer pleinement au jeu [et donc maximiser les persos], vous êtes un tricheur et vous méritez d’être exclu du groupe et pointé du doigt”. Un message aussi fort suffit à expliquer la peur, la haine, le dégoût que de nombreux rôlistes réservent aux minimaxeurs.

Sauf qu’un tabou n’existe pas sans l’activité qu’il interdit ; il force cette activité à se faire en cachette. La peur de la punition sociale ne fait que récompenser ceux qui sont capables d’exhiber une justification – toute mince qu’elle soit – de la puissance de leur personnage (player-power) (2). Cela va de “C’est cohérent avec mon personnage” à “J’ai l’autorisation du MJ” en passant par “Je vous assure que j’ai eu une chance incroyable aux dés !”.

(Ou alors, ça encourage les joueurs à faire fi des règles et à n’utiliser que leurs liens sociaux avec le MJ pour augmenter leur influence sur la partie).

Tout cela se réduit donc à une culture de rôlistes qui veulent vraiment participer pleinement à leur partie, mais qui ne le peuvent pas par peur de l’exclusion, et donc masquent cette participation comme ils peuvent.

Ça vous semble sain et amusant ?

Le minimax est un comportement humain prévisible. En tant que créateur de jeu et joueur, je veux que nous développions des styles de jeu et des ensembles de règles qui prennent le minimax en compte de façon positive, qui encouragent le penchant naturel des individus pour renforcer le jeu de rôle, quelle qu’en soit notre définition. Heureusement il y a déjà beaucoup de jeux de ce type (Dogs in the Vineyard (grog), Riddle of Steel (grog), Primetime Adventure (grog)…).

Le minimax est en chacun de nous. Aimons-le plutôt que de le haïr et d’en avoir peur.

Post-Scriptum : la dernière ligne de la citation de AD&D2 est particulièrement fausse. Avec une Constitution de 9, vous avez déjà essayé de vaincre un orque ?

 

Commentaire de Matt

Je crois que tu es arrivé au nœud de l’affaire. Il s’agit de la capacité du joueur à influencer l’espace imaginaire partagé. La maximalisation existe à cause du déséquilibre des “droits” d’influencer sur cet espace… Autre point : le but de plein de JdR traditionnels est d’affaiblir le pouvoir des joueurs – même si [ces jeux] prétendent le contraire. […]

Exemple : Tout livre de règles qui dit “Vous, les joueurs, pouvez faire ce que vous voulez”, puis explique plus loin que le MJ est l’arbitre ultime, peut ignorer les règles pour “améliorer” l’histoire, etc. C’est tout le truc impossible avant le petit déjeuner (ptgptb).

Autre chose : le minimax apparaît souvent comme le moyen pour les joueurs de rééquilibrer la disparité des pouvoirs en s’appuyant sur des “faits” indéniables pour assurer leurs droits d’influencer la partie, au niveau social comme au niveau règles : “Mais si. Je peux le faire, j’ai X au niveau Y.”

Commentaire de Brennan Taylor

Bon, je vais apporter un peu de contradiction. Le minimaxeur de mes parties m’agace, parce qu’il est meilleur en création de personnages que les autres joueurs. Ses PJ peuvent influencer davantage l’espace imaginaire commun, parce qu’il peut mieux trouver les moyens de maximiser sa contribution, et les autres joueurs finissent par la fermer.

Comment puis-je jouer avec cette personne et faire quand même en sorte que tous les autres s’amusent ? Certains sont juste meilleurs que d’autres pour l’optimisation. Ma femme, par exemple, déteste créer des personnages parce que cela ne l’intéresse pas d’exploiter les astuces dans les règles qui rendront son personnage meilleur. L’effort dépensé est trop important pour ce que ça rapporte.

[…] Le jeu en question était Burning Wheel, mais la situation s’est à peu près produite avec d’autres systèmes de règles (y compris le d20). Ma femme ne s’intéresse pas du tout aux processus de création de perso, jusqu’à ce que la partie débute vraiment, et ne cherche pas l’efficacité. L’autre joueur est heureux d’aider et j’imagine que ce serait bien de lui demander de se pencher sur les autres PJ pour augmenter leur puissance (3). Ce n’est pas un salaud, mais les autres joueurs sont un peu frustrés que leur perso soit moins efficace dans l’aventure que le sien.

Commentaire de Ben Lehman

@Brennan : […] Ce que je ferais, c’est de faire faire toutes les créations de persos par le joueur maximisateur. Demandez aux autres joueurs de lui dire ce qu’ils veulent, puis vous travaillez avec lui pour créer un groupe de bons PJ. Ou bien au moins demandez-lui de mettre son grain de sel pendant la création des PJ. Si les autres joueurs veulent apprendre ses techniques, il pourrait les leur apprendre ou les assister. C’est comme ce qui se passe quand je joue à D&D, car je suis mauvais pour l’optimisation.

Commentaire de thickenergy

Vous savez que vous jouez avec des rôlistes qui

a) Approuvent totalement ce paragraphe de AD&D

ou b) ne sont pas doués eux-mêmes pour maximiser.

Il vous suffit de voir leur tête quand ils se rendent compte que vous avez optimisé la puissance de votre perso. Le groupe b aura l’air amer et jaloux. Le groupe a… eh bien, vous regardera comme si vous étiez un rottweiler qui attaque les enfants.

C’est assurément une affaire de contrat social. C’est au fond, question de ce que chaque joueur pense être l’objectif du jeu de rôle. Et cela ne se limite pas aux JdR avec un tas de bonus mathématiques ; on peut jouer compétitif et se faire une partie de SOAP pleine de coups bas, en maximisant son efficacité en permanence. Les outils à votre disposition peuvent différer, l’idée de base est la même.

Commentaire de V

Le minimax n’est pas le mini-maxeur [min-maxing (cf. Lexique (ptgptb)) – l’optimisation des créations de perso dans les JdR, jeux vidéo et wargames, différenciée des stratégies de théorie des jeux].

Le minimax est la recherche du choix – entre plusieurs – qui minimise le risque potentiel maximum. C’est la stratégie que l’on choisit lorsqu’on n’a pas le moindre début de connaissance de ce que fait l’autre personne (4). Ce n’est pas l’effort minimum pour obtenir le maximum d’une situation.

Je crois que j’ai lu le terme “mini-maxeur” dans AD&D2. Sans doute dans le Guide du Joueur. Je crois que la citation était : “Il est inévitable d’avoir quelque mini-max, et c’est même bien – ça montre que vous vous intéressez à la partie !”.

Quoi qu’il en soit, le mini-max est stigmatisé, oui, mais pas parce qu’il serait vu comme *de la tricherie*. Je ne suis même pas sûr qu’il soit découragé pour des raisons [de pression sociale]. Deux points :

1) Personne ne veut être un avocat es-règles. Personne ne veut faire chier les autres joueurs, donc personne ne veut passer tant de temps sur les règles qu’il pourrait être vu comme un avocat es-règles.

2) Il se pourrait que certains joueurs savent qu’ils jouent pour l’amour du JdR. Je sais que je n’essaye pas d’optimiser la puissance de mes persos parce que je ne considère pas cette puissance comme une composante de ma manière de jouer. J’essaye de créer un perso autour d’un concept.

Toutefois, quelques rares systèmes de règles se prêtent totalement à d’autres choses que le roleplay. Si l’essence du jeu est “Qui tabasse le plus vite l’ogre ?”, alors ne soyons pas surpris quand les joueurs tentent de créer de fantastiques tabasseurs d’ogres.

Je ne pense pas que c’est un problème de joueurs. Je pense que c’est un problème de JdR.

Et assurément, contrairement à toi, je pense que c’est un problème.

Commentaire de tefoid

[…] Mon avis sur le minimaxage, c’est que c’est juste des joueurs qui prennent des décisions lors des créations de personnage. Le plaisir, en jouant cette sorte de JdR, est de mettre en place une stratégie (lors de la création) et de l’appliquer avec succès (dans la partie) – moitié savant fou, moitié général de canapé.

Pour que ça marche, les choix faits lors de la création de personnage doivent avoir un impact important dans la partie. Les JdR qui encouragent des personnages “équilibrés” se trompent.

Pour aller plus loin avec PTGPTB(vf)

Notre e-book n°2 : Les Grosbills

Pitié pour les pauvres diables : être un grosbill, c’est naturel

Le jeu de rôle, c’est pour les perdants : le roleplay naît où la course à la puissance s’arrête.

La compétence, c’est surfait : jouer des persos faibles, c’est mieux.

Le message de forum de Jay Loomis qui a inspiré cet article : A Look at Powergaming.

Article original : Loving Minimax

(1) NdT : Puissance des PJ et PNJ. Un Grand Méchant impuissant n’est pas un adversaire amusant [Retour]

(2) NdT : On pense au Blanchiment d’informations pour les Nuls (ptgptb). [Retour]

(3) NdT : Dans Création de JdR style tour d’ivoire (ptgptb), Monte Cook voit la formation de combinaisons avec les règles dans D&D3 comme un “jeu dans le jeu”, et qu’il est normal que certains joueurs soient meilleurs à ce jeu [Retour]

(4) NdT : Par exemple le dilemme du prisonnier (ptgptb) : faut-il avouer et être condamné à 5 ans de prison, ou ne pas avouer et risquer d’en prendre pour 20 ans, parce que le complice a avoué, lui ? [Retour]

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